Le
                              Marxiste-Léniniste

Numéro 56 - 9 avril 2013

9 avril 1898

115e anniversaire de la naissance de Paul Robeson


9 avril 1898
115e anniversaire de la naissance de Paul Robeson
«C'est vous qui êtes anti-américains et vous devriez avoir honte» - Paul Robeson devant la Commission de la Chambre sur les activités anti- américaines (HUAC), le 12 juin 1956


9 avril 1898

115e anniversaire de la naissance de Paul Robeson

Nous célébrons aujourd'hui le 115e anniversaire d'une des plus grandes personnalités américaines, Paul Robeson, le grand chanteur afro-américain, acteur et champion de la démocratie aux États-Unis, défenseur par excellence du mouvement pour les droits civiques et d'un monde de paix dans lequel les sociétés font respecter les droits de tous.

Nous invitons nos lecteurs qui ne connaissent peut-être pas très bien la vie et l'oeuvre de Paul Robeson de se renseigner au sujet de ses réalisations et de ses contributions. Nous les invitons en particulier à apprécier la fidélité de Paul Robeson aux principes qui guident l'humanité vers le progrès, quelles que soient les conditions et les circonstances.

En cette occasion, Le Marxiste-Léniniste publie des extraits du procès-verbal du témoignage de Robeson devant la Commission des activités anti-américaines de la Chambre des représentants du Congrès américain (la HUAC) en 1956, après que le gouvernement des États-Unis ait décidé que lui et son épouse, Eslanda Goode, étaient membres du Parti communiste américain. Paul Robeson a refusé de se laisser intimider par la chasse aux sorcières anticommuniste durant laquelle il a été inscrit sur une liste noire, on l'a empêché de gagner sa vie et il s'est vu interdire de quitter les États-Unis. Son revenu est passé de 104 000 $ en 1947 à 2000 $ en 1950, mais il est resté ferme. Lorsque Gordon Scherer de l'Ohio, un des congressistes présents aux audiences, lui a demandé pourquoi il n'était pas resté en Union soviétique s'il s'y était senti si libre, Robeson a rétorqué : « Parce que mon père était esclave et mon peuple a donné sa vie pour bâtir ce pays, et j'ai l'intention d'y rester et de jouir de mon dû tout comme vous. »

Le gouvernement a finalement été forcé de lui remettre son passeport en 1958, l'année où il a publié son autobiographie, Here I Stand.

Paul Robeson est mort à Philadelphie le 23 janvier 1976.


Robeson, photographié ici pendant ses études à l’université Rutgers du New Jersey, avait de multiples talents et était notamment un étudiant et un athlète remarquable. La photo de gauche le montre à l’université en 1919, l’un des 4 étudiants choisis lors de sa dernière année pour faire partie de la société Cap and Skull basée sur l’excellence dans les notes scolaires, le sport, les arts et le service à la communauté. Pendant sa dernière année, il a été l’étudiant qui a reçu les plus hautes notes.


Robeson en Othello, un de ses rôles les plus célèbres. À gauche à Londres en 1930 avec Peggy Ashcroft, à droite avec Uta Hagen dans une production new-yorkaise en 1943-1944



Robeson a activement appuyé la cause républicaine contre les fascistes dans la Guerre civile d'Espagne, se rendant même
en Espagne pour chanter pour les troupes républicaines et les brigades internationales. En haut à gauche, Robeson en
Espagne en 1938. En haut à droite, un poster annonçant une réunion publique avec Robeson, le 8 janvier 1939 à Londres
en appui aux brigades internationales. Dans la photo du bas, Robeson chante pour les troupes républicaines près du
champ de bataille de Teruel en Espagne.



Robeson chante l'hymne national des États-Unis avec les travailleurs des chantiers navals de Oakland, Californie, en
septembre 1942 sur l'heure du dîner. Il leur a dit: "C'est un travail sérieux, de gagner cette guerre contre les fascistes.
Nous devons être ensemble." Il fut lui-même un travailleur de chantier naval durant la Première Guerre mondiale.



Manifestation contre les lois de la ségrégation à la Maison blanche en 1948


Paul Robeson participe aux protestations contre le Théâtre Ford de Baltimore, Maryland, où les noirs étaient forcés de
s'asseoir au balcon. Les protestations ont commencé en 1946 et ont duré sept ans. Bon nombre des troupes populaires
de l'époque omirent Baltimore de leur itinéraire en guise de protestation contre la ségrétation.



À cause de l'anticommunisme et de la discrimination, Paul Robeson s'est vu retirer son passeport en 1950. Malgré cela,
le 18 mai 1952 il a participé au célèbre concert du parc de l'Arche de la paix entre l'État de Washington et la Colombie-
Britannique, où, de la plate-forme d'un camion, il a donné un spectacle mémorable de chants progressistes à un auditoire
de 40 000 personnes rassemblées sur la frontière canado-américaine. Il y est retourné pour trois autres concerts: en
1953, 1954 et 1955.



Paul Robeson chante au rassemblement du Premier Mai au Queen's Park de Glasgow en 1960.


Accueil reçu en Union soviétique en juin 1960


Concert donné pour les travailleurs australiens qui construisent la Maison d'opéra de Sidney
le 9 novembre 1960 (Vidéo en anglais)



La tombe de Paul Robeson. Des cérémonies commémoratives ont eu lieu partout aux États-Unis lorsqu'il est décédé et
à ce jour les peuples du monde se souviennent de lui pour ses prises de position contre le facisme et sa défense
des droits, de la paix et de la justice.

Discours: Les artistes ne peuvent être détachés
(Vidéo en anglais)



(Photos:U.S. National Archives, Paul Robeson Archives, P. Henderson, Glasgow Trades Union Council Archives, RIA Novosti)

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«C'est vous qui êtes anti-américains et
vous devriez avoir honte»


Lettre assignant Paul Robeson à comparaître devant le Comité de la Chambre sur les activités anti-américaines

Tous les témoins afro-américains qui étaient appelés à témoigner devant la Commission de la Chambre sur les activités anti-américaines (HUAC) dans les années 1950 devaient y dénoncer Paul Robeson (1888-1976) s'ils voulaient pouvoir se trouver un emploi. Robeson, un joueur de football tout étoile et récipiendaire de la clé du Phi Beta Kappa de l'Université de Rutgers, était diplômé de droit à l'Université de Columbia. Il est devenu un acteur et chanteur de renommée internationale et un orateur politique de premier plan. En 1949, Robeson est devenu l'objet d'une controverse après que des journaux lui eurent attribué des déclarations publiques à l'effet que les Afro-Américains ne participeraient pas à « une guerre impérialiste ». Son passeport a été révoqué en 1950. Plusieurs années plus tard, Robeson a refusé de signer un affidavit affirmant qu'il n'était pas un communiste et il a entrepris une poursuite en justice qui a échouée. Lors d'un témoignage subséquent devant la HUAC, qui visait prétendument à obtenir de l'information sur sa poursuite sur la question de son passeport, Robeson a refusé de répondre aux questions sur ses activités politiques et a donné une leçon d'histoire afro-américaine et sur les droits civiques aux bigots de la Commission Gordon H. Scherer et à son président Francis E. Walter. En 1958, la Cour suprême a statué que le droit de voyager d'un citoyen ne peut pas lui être enlevé en dehors des procédures régulières et Robeson a pu récupérer son passeport.

Témoignage de Paul Robeson devant la Commission de la Chambre
sur les activités anti-américaines, le 12 juin 1956

Le président : À l'ordre. Ce matin, la Commission poursuit sa série d'audiences sur la question vitale de l'utilisation de passeports américains en tant que documents de voyage pour faire avancer les objectifs de la conspiration communiste.

M. Arens : Dans le cadre de vos procédures de demandes de passeport, en juillet 1954, vous a-t-on demandé de soumettre un affidavit niant que vous êtes communiste ?

M. Robeson : J'ai eu une longue discussion avec mon avocat, qui est ici dans la salle, M. [Leonard B] Boudin, avec le Département d'État, au sujet de cet affidavit et j'ai signifié très clairement non seulement dans ma demande mais avec le Département d'État, dirigé par M. Henderson et M. Mcleod, qu'il n'était pas question pour moi de signer cet affidavit, que cela contrevenait complètement aux droits des citoyens américains.

M. Arens : Est-ce que vous avez satisfait à cette requête ?

M. Robeson : Certainement pas et je ne le ferai pas.

M. Arens : Est-ce que vous êtes présentement membre du Parti communiste ?

M. Robeson : S'il vous plaît messieurs. S'il vous plaît.

M. Scherer : Veuillez répondre, M. Robeson

M. Robeson : Qu'est-ce que c'est le Parti communiste ? Qu'est-ce que vous entendez par là ?

M. Scherer : Je vous demande d'intimer le témoin à répondre à la question.

M. Robeson : De quoi parlez-vous quand vous parlez du Parti communiste ? En autant que je sache, c'est un parti légal comme le Parti républicain et le Parti démocrate. Parlez-vous du Parti de ceux qui se sont sacrifiés pour mon peuple, pour les Américains et les travailleurs, afin qu'ils puissent vivre dans la dignité ? Est-ce de ce parti-là que vous parlez ?

M. Arens : Êtes-vous présentement membre du Parti communiste ?

M. Robeson : Peut-être voudriez être là quand je pose mon vote, retirer le bulletin de la boîte et le lire ?

M. Arens : Monsieur le président, je suggère respectueusement qu'on intime le témoin de répondre à cette question.

Le président : Je vous intime de répondre à la question.

(Le témoin consulte son avocat.)

M. Robeson : J'agis en vertu du 5e amendement de la Constitution des États-Unis.

M. Arens : Voulez-vous dire que vous invoquez le 5e amendement ?

M. Robeson : J'invoque le 5e amendement.

M. Arens : Avez-vous des raisons de craindre que si vous dites la vérité à cette Commission —

M. Robeson : Je n'ai pas l'intention de discuter quoi que ce soit. J'invoque le 5e amendement et ce que j'ai l'intention de faire ne vous regarde pas. J'invoque le 5e amendement. Ça s'arrête là.

Le président : Vous avez reçu l'ordre de répondre à la question.

M. Robeson : J'invoque le 5e amendement, c'est une réponse, non ?

M. Arens : Je suggère respectueusement que le témoin soit intimé de répondre à la question à savoir si oui ou non il craint qu'en disant la vérité en réponse à cette question principale qui vient de lui être posée, il donnerait de l'information qui pourrait être utilisée contre lui dans des procédures au criminel.

(Le témoin consulte son avocat.)

Le président : M. Robeson, vous êtes intimé de répondre à cette question.

M. Robeson : Messieurs, je veux d'abord dire que partout où je suis allé dans le monde, en Scandinavie, en Angleterre, partout, les premiers qui sont morts dans la lutte contre le fascisme ont été les communistes et j'ai placé de nombreuses couronnes sur la tombe de communistes. Cela n'est pas un geste criminel, et le 5e amendement n'a rien à voir avec les actes criminels. Le juge en chef de la Cour suprême Warren l'a dit clairement dans plusieurs discours, que le 5e amendement n'a pas de ramification en matière criminelle. J'invoque le 5e amendement.

M. Arens : Vous a-t-on déjà connu sous le nom de « John Thomas » ?

M. Robeson : S'il vous plaît, y a-t-il quelqu'un ici, êtes-vous en train de suggérer, cherchez-vous à me placer dans une situation de parjure ? « John Thomas ! » Mon nom est Paul Robeson, et tout ce que j'ai à dire, tout ce en quoi je crois, je l'ai dit publiquement partout dans le monde, et c'est pour cela que je suis ici aujourd'hui.

M. Scherer : Je vous demande d'intimer le témoin de répondre à la question. Il est en train de faire un discours.

M. Friedman : Excusez-moi M. Arens, mais est-ce que c'est possible de demander aux photographes de prendre leurs photos maintenant puis de quitter parce que c'est angoissant pour eux d'être ici.

Le président : Les photographes vont prendre leurs photos maintenant.

M. Robeson : Cela ne me dérange pas parce que j'ai tourné dans des films. Voulez-vous que je prenne une bonne pose pour eux ? Une pose dans laquelle je souris ? C'est difficile de sourire quand je lui parle à lui.

M. Arens : Je vous présente cette question comme étant un fait, et je veux que vous confirmiez ou niez ce fait, que votre nom dans le Parti communiste était « John Thomas ».

M. Robeson : J'invoque le 5e amendement. Tout cela est ridicule.

M. Arens : Dites à cette Commission si oui ou non vous connaissez Nathan Gregory Silvermaster.

M. Scherer : Monsieur le président, je ne vois pas ce qu'il y a de drôle dans cette question.

M. Robeson : Moi je trouve qu'il y a de quoi rire parce que cela n'a aucun sens.

M. Arens : Est-ce que vous connaissez Nathan Gregory Silvermaster ?

(Le témoin consulte son avocat)

M. Robeson : J'invoque le 5e amendement.

M. Arens : Est-ce que vous craignez honnêtement que si vous dites si oui ou non vous connaissez Nathan Gregory Silvermaster vous allez donner une information qui peut être utilisée contre vous dans des procédures au criminel ?

M. Robeson : Je ne comprends rien à ce que vous dites. J'invoque le 5e ...

M. Arens : Je suggère, monsieur le président, que le témoin soit intimé de répondre à la question.

Le président : Je vous intime de répondre à la question.

M. Robeson : J'invoque le 5e.

M. Scherer : Le témoin parle très fort quand il fait un discours mais quand il invoque le 5e amendement je n'arrive pas à l'entendre.

M. Robeson : J'ai invoqué le 5e amendement à voix forte. Je suis un acteur, vous savez, j'ai déjà gagné des prix pour la diction.

....

M. Robeson : Messieurs j'avais l'impression d'être ici pour une question de passeports.

M. Arens : On va y venir bientôt.

M. Robeson : Cela n'a aucun sens.

....

Le président : Cela est légal. Non seulement légal mais habituel. Par un vote unanime, cette Commission a reçu l'ordre d'accomplir cette tâche déplaisante.

M. Robeson : À qui est-ce que je m'adresse ?

Le président : Vous parlez au président de la Commission.

M. Robeson : M. Walter ?

Le président : Oui.

M. Robeson : Le Walter de Pennsylvanie ?

Le président : C'est exact.

M. Robeson : La Pennsylvanie des travailleurs de l'acier ?

Le président : C'est exact.

M. Robeson : La Pennsylvanie des travailleurs du charbon et de la United States Steel n'est-ce pas ? Un grand patriote.

Le président : C'est exact.

M. Robeson : C'est vous l'auteur de toutes ces lois qui vont empêcher des tas de gens ordinaires de venir dans ce pays.

Le président : Non, seulement des gens comme vous.

M. Robeson : Des gens de couleur comme moi, des gens des Antilles et d'autres pays du genre. Vous voulez que seulement les gens de stock teutonique anglo-saxon puissent venir dans ce pays.

Le président : Nous essayons de rendre plus facile de se débarrasser des gens de votre espèce.

M. Robeson : Vous ne voulez pas que des gens de couleur viennent dans ce pays ?

Le président : Procédons.

M. Robeson : Pourrait-on dire que la raison pour laquelle je suis ici aujourd'hui, selon le Département d'État lui-même, est la suivante : qu'on ne devrait pas me permettre de voyager parce que je lutte depuis des années pour l'indépendance des peuples coloniaux d'Afrique. C'est ce que j'ai fait pendant toutes ces années et je peux dire avec modestie que mon nom est très respecté dans toute l'Afrique à cause de mon combat pour cette indépendance. On parle ici d'indépendance comme celle que Sukarno a acquise pour l'Indonésie. À moins qu'on ait un double standard, ces efforts envers l'Afrique font partie du même contexte. L'autre raison qui explique ma présence ici, encore une fois selon le Département d'État et le jugement de la cour d'appel, c'est que lorsque je suis à l'étranger je dénonce les injustices qui sont faites aux noirs de ce pays. Que j'ai envoyé un message à la Conférence de Bandung entre autres activités. C'est pour cela que je suis ici. C'est cela la raison, pas si je suis communiste ou non, mais je suis mis en accusation parce que je combats pour les droits des gens de mon peuple qui sont encore aujourd'hui des citoyens de deuxième classe dans ces États-Unis d'Amérique. Ma mère est née dans votre État, Monsieur Walter, elle était Quaker et mes ancêtres du temps de Washington cuisaient le pain pour les troupes de George Washington qui ont franchi le Delaware et mon père était un esclave. Je suis ici pour affirmer le droit des miens d'être des citoyens à part entière de ce pays. Ce qu'ils ne sont pas. Ils ne le sont pas au Mississipi. Ils ne le sont pas à Montgomery, en Alabama. Ils le ne sont pas à Washington. Ils ne le sont nulle part et c'est pour cela que je suis ici aujourd'hui. Vous voulez faire taire tout Noir qui a le courage de se lever et de se battre pour les droits de son peuple, les droits des travailleurs, et à ce sujet je suis allé sur plusieurs lignes de piquetage des métallos également. Et c'est pour cela que je suis ici aujourd'hui...

M. Arens : Est-ce que vous êtes allé en Europe en 1949 et en Union soviétique ?

M. Robeson : Oui j'ai fait un voyage. En Angleterre. J'y ai chanté.

M. Arens : Où êtes-vous allé ?

M. Robeson : En Angleterre d'abord avec l'Orchestre de Philadelphie, un des deux groupes qui étaient invités en Angleterre. J'ai fait une longue tournée de concerts en Angleterre, au Danemark et en Suède et j'ai également chanté pour le peuple soviétique, un des meilleurs auditoires du monde. Avez-vous lu ce que les gens de la troupe de Porgy and Bess ont dit ? Ils n'avaient jamais reçu un applaudissement comme celui-là de toute leur vie. Un des peuples les plus musicaux du monde, avec de grands compositeurs et de grands musiciens, un peuple très cultivé, et Tolstoï, et ...

Le président : Nous savons tout cela.

M. Robeson : Ils ont été d'une grande aide pour notre culture et nous pouvons apprendre beaucoup d'eux.

M. Arens : Lors de ce voyage, êtres-vous allé à Paris ?

M. Robeson : Je suis allé à Paris.

M. Arens : À Paris, avez-vous dit à un auditoire que les Noirs d'Amérique ne vont jamais aller en guerre contre le gouvernement soviétique ?

M. Robeson : Me permettez-vous de dire que ce que vous soulevez est hors contexte ? Est-ce que je peux vous expliquer ce que j'ai dit ? Je me souviens très bien du discours, et de celui de la veille à Londres, et vous n'avez pas besoin du journal pour cela, c'est moi qui l'ai fait ce discours, messieurs. Je l'ai prononcé juste la veille de mon voyage à Paris... et voulez-vous bien écouter ?

M. Arens : Nous écoutons.

M. Robeson : Deux milliers d'étudiants venus de différentes régions du monde colonial, des étudiants qui depuis sont devenus très importants dans leurs gouvernements, dans des pays comme l'Indonésie et l'Inde, et dans plusieurs régions d'Afrique, deux milliers d'étudiants m'ont demandé, à moi et à M. [Dr Y. M.] Dadoo, un leader du peuple indien en Afrique du Sud, quand nous avons pris la parole à cette conférence, et je me souviens que nous étions à une conférence sur la paix, ils nous ont demandé, à moi et à M. Dadoo de dire à cette conférence qu'ils luttaient pour la paix, qu'ils ne voulaient faire la guerre à personne. Deux milliers d'étudiants venus de populations représentant entre six et sept cents millions de personnes.

M. Kearney : Connaissez-vous quelqu'un qui veut la guerre ?

M. Robeson : Ils m'ont demandé de dire en leur nom qu'ils ne voulaient pas la guerre. C'est ce que j'ai dit. Nulle part dans mon discours à Paris ai-je dit que quinze millions de Noirs américains feraient quoi que ce soit. J'ai dit que selon moi le peuple américain lutterait pour la paix et cela a depuis été souligné par le président de ces États-Unis. Maintenant, en passant, j'ai dit...

M. Kearney : Connaissez-vous des gens qui veulent la guerre ?

M. Robeson : Écoutez-moi. J'ai dit que c'était impensable pour moi qu'un peuple prenne les armes, au nom d'un Eastland, contre quiconque. Messieurs, je le dis encore. Ce gouvernement des États-Unis devrait aller au Mississippi et protéger mon peuple. Voilà ce qui devrait se produire.

Le président : Avez-vous dit ce qui vous est attribué ?

M. Robeson : Je ne l'ai pas dit dans ce contexte.

M. Arens : Je pose devant vous un document contenant un article « I Am Looking for Full Freedom » par Paul Robeson dans un périodique appelé The Worker daté du 3 juillet 1949.

« À la conférence de Paris j'ai dit qu'il était impensable que les Noirs d'Amérique ou d'ailleurs dans le monde puissent être entraînés dans une guerre contre l'Union soviétique. »

M. Robeson : Est-ce dire que les Noirs feraient quoi que ce soit ? J'ai dit que c'était impensable. Je n'ai pas dit cela là-bas [à Paris], je l'ai dit dans The Worker.

M. Arens : « Je le souligne au centuple : ils ne le feront pas. »

Avez-vous dit cela ?

M. Robeson : Je n'ai pas dit cela à Paris, je l'ai dit en Amérique. Et, messieurs, ils ne l'ont pas encore fait et il est assez clair qu'aucun Américain, aucun peuple du monde sans doute, n'ira en guerre contre l'Union soviétique. Alors c'était plutôt prophétique de ma part, non ?

M. Arens : Lors de ce voyage en Europe, êtes-vous allé à Stockholm ?

M. Robeson : Très certainement et je crois comprendre que certaines membres de l'ambassade américaine ont tenté d'empêcher mon concert. Ils n'ont pas réussi.

M. Arens : Lorsque vous étiez à Stockholm, avez-vous prononcé un petit discours ?

M. Robeson : J'ai prononcé toutes sortes de discours, oui.

M. Arens : Laissez-moi vous lire une citation.

M. Robeson : Laissez-moi écouter.

M. Arens : Alors je vous prierais d'écouter, s'il vous plaît.

M. Robeson : Je suis avocat.

M. Kearney : En effet, ce serait une révélation si vous parveniez à écouter le procureur.

M. Robeson : Lorsque je suis en compagnie agréable, j'ai l'habitude d'écouter, mais, vous savez, il y a toutes sortes de monde dans des endroits huppés comme celui-ci. Allez-vous, SVP, me laisser éventuellement lire ma déclaration ?

Le président : Nous allons examiner votre déclaration.

M. Arens : « Je n'hésite pas un instant à déclarer en toute clarté et sans équivoque que j'appartiens au mouvement de résistance américaine qui lutte contre l'impérialisme américain, tout comme le mouvement de résistance a lutté contre Hitler. »

M. Robeson : Oui, tout comme Frederick Douglass et Harret Tubman étaient des résistants du chemin de fer clandestin et luttaient pour notre liberté, vous pouvez en être sûrs.

Le président : Je dois insister que vous écoutiez ces questions.

M. Robeson : Je suis à l'écoute.

M. Arens : « Si les fauteurs de guerre américains pensent qu'ils peuvent convaincre les millions de Noirs en Amérique de se battre dans une guerre contre ces pays (par exemple, l'Union Soviétique et les démocraties populaires), alors qu'une chose soit claire : cela n'arrivera jamais. Pourquoi les Noirs se battraient-ils contre les seuls pays au monde où la discrimination raciale est prohibée et où les gens peuvent vivre en toute liberté ? Cela n'arrivera jamais ! Je vous assure, ils ne se battront jamais ni contre l'Union soviétique ni contre les démocraties populaires. »

M. Robeson : Je ne me souviens pas de cela, mais ce qui devient on ne peut plus clair aujourd'hui est qu'il existe ailleurs 900 millions de personnes de couleur qui vous ont affirmé qu'ils ne le feraient pas. Il s'agit de 400 millions de personnes en Inde, et de millions de personnes ailleurs dans le monde, qui vous ont dit, très précisément, qu'ils n'allaient pas mourir pour personne sauf pour leur indépendance. Nous ne parlons pas ici de 15 millions de personnes de couleur, mais de centaines de millions.

M. Kearney : Le témoin a répondu à la question et il peut nous épargner ses discours.

M. Robeson : En Russie, pour la première fois de ma vie, je me suis senti comme un être humain. Aucun préjugé racial comme au Mississipi, aucun préjugé racial comme à Washington. Pour la première fois de ma vie, je me sentais comme un être humain, je ne sentais aucunement le poids de ma couleur, comme c'est le cas aujourd'hui devant ce comité.

M. Kearney : Pourquoi ne vivez-vous pas en Russie ?

M. Robeson : Parce que mon père était esclave et mon peuple a donné sa vie pour bâtir ce pays, et j'ai l'intention d'y rester et de jouir de mon dû tout comme vous. Personne avec des idées fascistes ne m'en chassera, est-ce clair ? Je préconise la paix avec l'Union soviétique, je préconise la paix avec la Chine, et je ne préconise pas la paix ou l'amitié avec le fasciste Franco, ni avec les Allemands nazi-fascistes. Je préconise la paix avec les gens décents.

M. Scherer : Vous êtes devant nous parce que vous préconisez la cause communiste.

M. Robeson : Je suis devant vous parce que je m'oppose à la cause néo-fasciste que je perçois dans ces comités. Vous êtes comme la Loi sur les étrangers et la sédition, et devant vous se trouve Jefferson, à cet endroit, et tout près, Frederick Douglass, et Eugene Debs pourrait être là.

...

Le président : Bon, de quel préjugé est-il question exactement ? Vous êtes un diplômé de Rutgers ainsi que de l'université de Pennsylvanie. Je me souviens de vous avoir vu jouer au football à Lehigh.

M. Robeson : Et nous avons battu Lehigh.

Le président : Et vous nous avez donné beaucoup de fil à retordre.

M. Robeson : C'est exact. DeWysocki faisait partie de mon équipe.

Le président : Il n'existait aucun préjugé contre vous, pourquoi n'avez-vous pas inscrit votre fils à Rutgers ?

M. Robeson : Minute. Voilà quelque chose que je conteste profondément et sincèrement : que le succès de quelques Noirs, dont Jackie Robinson et moi-même, peut compenser (et j'ai ici une étude de l'Université de Columbia) les 700 $ par année que gagnent des milliers de familles noires du Sud. Mon père était esclave, et j'ai des cousins qui sont des métayers, et je ne vois pas la question du succès comme une question individuelle. Voilà pourquoi mon succès à moi n'a jamais été ce qu'il aurait dû être : j'ai sacrifié littéralement des centaines de milliers, sinon des millions, de dollars pour mes convictions.

M. Arens : Alors que vous étiez à Moscou, avez-vous fait un discours louant Staline ?

M. Robeson : Je ne sais pas.

M. Arens : Avez-vous dit, en effet, que Staline a été un grand homme et que Staline a fait beaucoup pour le peuple russe, pour toutes les nations du monde, pour les travailleurs de la planète ? N'avez-vous pas dit quelque chose dans ce sens au sujet de Staline lorsque vous étiez à Moscou ?

M. Robeson : Je ne me rappelle pas.

M. Arens : Vous souvenez-vous d'avoir louangé Staline ?

M. Robeson : J'ai dit beaucoup à propos des peuples soviétiques, luttant pour les peuples du monde.

M. Arens : Avez-vous louangé Staline ?

M. Robeson : Je ne me souviens pas.

M. Arens : Avez-vous récemment changé d'opinion à propos de Staline ?

M. Robeson : Ce qui est arrivé à Staline, messieurs, est une question qui ne concerne que l'Union soviétique, et je ne vais pas argumenter avec un représentant d'un peuple qui, pour construire l'Amérique, a gaspillé la vie de 60 à 100 millions de personnes issues de mon peuple, des Noirs issus d'Afrique vers les plantations. Vous êtes responsables, vous et vos descendants, de la mort de 60 à 100 millions de Noirs sur les négriers et dans les plantations, donc ne me posez pas de questions au sujet de quiconque, s'il vous plaît.

M. Arens : Je suis heureux de voir que vous portez une attention au problème des esclaves. Lorsque vous étiez en Russie soviétique, ne leur avez-vous pas demandé de vous montrer leurs camps de travaux forcés ?

Le président : Vous avez montré tant d'intérêt à propos des esclaves. J'oserais croire que vous auriez aimé voir cela.

M. Robeson : Les esclaves que je vois sont toujours dans une forme de demi-servitude. Ce qui m'intéresse c'est l'endroit où je suis et le pays qui peut faire quelque chose à propos de cela. De ce que j'en sais de ces camps d'esclaves, ils sont composés de prisonniers fascistes qui ont assassiné des millions de Juifs et qui auraient anéanti des millions de Noirs s'ils étaient parvenus à eux. C'est tout ce que je sais à ce sujet.

M. Arens : Dites-nous si vous avez récemment changé ou pas d'avis à propos de Staline.

M. Robeson : Je vous ai dit, monsieur, que je ne discuterai pas avec des gens qui ont assassiné 60 millions de personnes de mon peuple et je ne discuterai pas avec vous de Staline.

M. Arens : Vous ne discuterez pas évidemment avec nous des camps de travaux forcés en Russie soviétique.

M. Robeson : Je discuterai de Staline lorsque je serai un jour parmi les Russes, chantant pour eux, j'en discuterai avec eux là-bas. C'est leur problème.

....

M. Arens : Maintenant, si vous me permettez, j'aimerais attirer votre attention sur l'édition du 29 juin 1949 du Daily Worker portant sur une rencontre entre vous et Ben Davis. Connaissez-vous Ben Davis ?

M. Robeson : Un de mes amis les plus chers, un des meilleurs Américains que vous puissiez imaginer, né d'une famille respectable, qui est allé à Amherst et il a été un grand homme.

Le président : Est-ce que la réponse est oui ?

M. Robeson : Rien ne me rend plus fier que de le connaître.

Le président : Cela répond à la question.

M. Arens : Dois-je comprendre que vous louangez son patriotisme ?

M. Robeson : Je dis qu'il n'y a pas plus patriotique que cet Américain et que vous, messieurs, appartenez aux lois contre les étrangers et contre la sédition, et donc vous êtes les non patriotes, vous êtes les anti-américains et vous devriez avoir honte.

Le président : Un instant, cette audience est maintenant terminée.

M. Robeson : J'oserais croire que c'est le cas.

Le président : Ma patience à écouter tout cela a atteint sa limite

M. Robeson : Puis-je lire ma déclaration ?

Le président : Non, vous ne pouvez pas la lire. La rencontre est terminée.

M. Robeson : Je crois qu'elle doit l'être et vous devriez ajourner vos travaux pour toujours, et voilà ce que je dirais...

Source

Congress, House, Committee on Un-American Activities, Investigation of the Unauthorized Use of U.S. Passports, 84th Congress, Part 3, June 12, 1956; in Thirty Years of Treason: Excerpts from Hearings Before the House Committee on Un-American Activities, 1938-1968, Eric Bentley, ed. (New York: Viking Press, 1971), 770.

Voir également:

« They Want to Muzzle Public Opinion » : John Howard Lawson's Warning to the American Public, http://historymatters.gmu.edu/d/6441

« The World Was at Stake » : Three « Friendly »  HUAC Hollywood Witnesses Assess Pro-Soviet Wartime Films, http://historymatters.gmu.edu/d/6442

« A Damaging Impression of Hollywood Has Spread » : Movie « Czar »  Eric Johnston Testifies before HUAC, http://historymatters.gmu.edu/d/6443

« Have You No Sense of Decency » : The Army-McCarthy Hearings, http://historymatters.gmu.edu/d/6444

« Communists are second to none in our devotion to our people and to our country » : Prosecution and Defense Statements, 1949 Trial of American Communist Party Leaders, http://historymatters.gmu.edu/d/6446

« Damage » : Collier's Assesses the Army-McCarthy Hearings, http://historymatters.gmu.edu/d/6449

« Not Only Ridiculous, but Dangerous » : Collier's Objects to Joseph McCarthy's Attacks on the Press, http://historymatters.gmu.edu/d/6453

« I Cannot and Will Not Cut My Conscience to Fit This Year's Fashions » : Lillian Hellman Refuses to Name Names, http://historymatters.gmu.edu/d/6454

« Enemies from Within » : Senator Joseph R. McCarthy's Accusations of Disloyalty, http://historymatters.gmu.edu/d/6456

« I Have Sung in Hobo Jungles, and I Have Sung for the Rockefellers » : Pete Seeger Refuses to « Sing »  for HUAC, http://historymatters.gmu.edu/d/6457

« We Must Keep the Labor Unions Clean » : « Friendly »  HUAC Witnesses Ronald Reagan and Walt Disney Blame Hollywood Labor Conflicts on Communist Infiltration, http://historymatters.gmu.edu/d/6458

« National Suicide » : Margaret Chase Smith and Six Republican Senators Speak Out Against Joseph McCarthy's Attack on « Individual Freedom»  http://historymatters.gmu.edu/d/6459

(Traduction: LML)

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