Le Marxiste-Léniniste

Numéro 88 - 5 mai 2009

5 mai 2009
191e anniversaire de la naissance de Karl Marx

Il n'y a qu'une grande voie de la civilisation,
une seule voie vers l'avant


5 mai 1818 - 14 mars 1883
 


Il n'y a qu'une grande voie de la civilisation, une seule voie vers l'avant
Discours sur la tombe de Karl Marx - Friedrich Engels, Cimetière Highgate, Londres, 17 mars 1883
Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme - Lénine, 1913

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5 mai 2009
191e anniversaire de naissance de Karl Marx

Il n'y a qu'une grande voie de la civilisation,
une seule voie vers l'avant

Aujourd'hui nous célébrons le 191e anniversaire de naissance de Karl Marx à l'heure où tous les apologistes du capitalisme et de l'ordre bourgeois ne voient dans la crise que la crise. Ils ne voient pas, et ne veulent pas voir, que la lutte de classe qui s'aiguise dans les conditions de la crise conduit à une nouvelle époque historique fondée sur l'abolition de l'exploitation de l'être humain par l'être humain et de tous les maux qui l'accompagnent : anarchie, oppression, pauvreté, insécurité et guerres.

Marx a écrit : « Maintenant, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie économique. Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est : 1) de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. »

Le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) se base sur les idées marxistes parce qu'elles reflètent les lois objectives du développement social. Elles constituent un guide pour la classe ouvrière dans sa lutte pour l'émancipation, et sont pour elle une grande source d'inspiration et une force spirituelle vitale pour atteindre ses objectifs. En plus de refléter les lois du développement social, elles sont une grande force matérielle pour transformer le monde. À mesure que s'exacerbe la lutte de classe et que s'aiguisent les contradictions de classe et les contradictions nationales, un nombre toujours plus grand de personnes adoptent ces idées qui se développent et s'enrichissent dans le cours de la pratique révolutionnaire.

L'aboutissement de la lutte de classe et le rôle dirigeant de la classe ouvrière dans la révolution sont des questions fondamentales de la stratégie révolutionnaire. Lénine soulignait lui aussi qu'il est toujours important d'établir « quelle classe se trouve au centre de telle ou telle époque, et détermine son contenu fondamental, l'orientation principale de son développement, les particularités essentielles de son cadre historique, etc. » Il a écrit que « l'essentiel, dans la doctrine de Marx, c'est qu'elle a mis en lumière le rôle historique mondial du prolétariat, comme bâtisseur de la société socialiste. » Il a qualifié d'expression la plus grossière de réformisme, la négation du concept du rôle dirigeant de la classe ouvrière dans le mouvement révolutionnaire. En plaçant la classe ouvrière au centre de notre époque, il a décrit le principal contenu de cette époque comme étant la transition du monde du capitalisme au socialisme, et le caractère de la révolution comme étant prolétarien.

Le développement du rôle dirigeant de la classe ouvrière, de son leadership dans toutes les affaires qui concernent la société demeure à ce jour la question décisive qui déterminera la victoire de notre cause. Uniquement parler de la lutte de classe, reconnaître son existence et en faire la description, sans reconnaître où mène cette lutte de classe, présuppose que la bourgeoisie et la classe ouvrière continueront d'exister pour toujours comme deux classes opposées, la bourgeoisie en tant que classe dominante et la classe ouvrière en tant que classe opprimée. C'est précisément ce que la bourgeoisie veut faire croire à la classe ouvrière et à tous les opprimés. C'est pourquoi, bien qu'elle reconnaisse les classes et la lutte de classe, elle nie la marche de la société : elle refuse d'analyser la situation et se contente de la décrire. Ou bien elle regarde la situation de manière fataliste, n'y voyant aucune issue possible, et prétend que les luttes des travailleurs et des larges masses du peuple ne mènent nulle part, ou bien elle présente les luttes spontanées de manière euphorique et les approuve en autant qu'elles ne menacent pas le statu quo. Dans un cas comme dans l'autre, le résultat est le même. La bourgeoisie est prête à coexister avec ceux qui reconnaissent la lutte de classe en autant qu'ils ne reconnaissent pas où elle mène et qu'ils n'organisent pas en fonction de cette reconnaissance.

Les marxistes-léninistes procèdent à partir du mouvement réel qui existe dans la société. Ils n'exagèrent ni ne minimisent un aspect ou un trait de la situation actuelle. Ils n'éliminent aucun des facteurs en présence : pas plus le côté objectif que le côté subjectif du mouvement ; pas plus le rôle du facteur conscient, le Parti et sa théorie marxiste-léniniste, que le rôle des masses en tant que celles qui font l'histoire. Ce qui distingue les marxistes-léninistes de toutes les autres forces sociales, ce sont les objectifs qu'ils brandissent bien haut dans toutes les conditions et circonstances. Ces objectifs émanent des conditions mêmes de la société. Ils sont l'expression consciente de la direction que prend la société ; et la tâche du Parti est d'amener la classe à faire siens ces objectifs, d'en faire un combattant conscient pour sa propre émancipation, pour l'émancipation de la société tout entière et de toute l'humanité.

Le PCC(M-L) aborde ce travail dans toute sa complexité et sa profondeur pour que la classe ouvrière soit munie de l'arme spirituelle qu'elle trouve dans le marxisme-léninisme tandis que le marxisme-léninisme trouve son arme matérielle dans la classe ouvrière. La fusion de la théorie du marxisme-léninisme avec le mouvement ouvrier est l'un des plus importants facteurs dans la préparation des conditions subjectives de la révolution.

C'est le Parti qui apporte cette conscience à toutes les sections de la société. Quand il parle du mouvement indépendant de la classe ouvrière, loin de réduire la portée du mouvement ouvrier, de le limiter à ce qu'on a tendance à appeler « les questions ouvrières », le Parti a à l'esprit le mouvement ouvrier pour sa propre émancipation dans le cours duquel il affranchit du même coup toute la société. Si la bourgeoisie présente la classe ouvrière comme une classe égocentrique aux objectifs étroits, les marxistes-léninistes défendent la même position en toute circonstance et dans toutes les conditions, qu'ils s'adressent à la classe ouvrière, aux jeunes, aux femmes ou à toute autre section de la société. Cette position ne change pas, parce que la classe ouvrière n'a pas les possibilités d'influencer les affaires de la société d'une manière révolutionnaire si elle est séparée ou divorcée des problèmes de la société, si elle est indifférente aux problèmes de tous les exploités et opprimés et si elle reste à l'écart de la grande voie de la civilisation. La classe ouvrière ne peut s'avancer sur la grande vole de la civilisation simplement parce qu'elle est la classe ouvrière, elle doit avoir son avant-garde, son état-major le plus fiable et le plus éprouvé qui place la lutte pour ouvrir la voie au progrès de la société sur la grande voie de la civilisation. Donc, cette avant-garde agit non pas en repoussant cette grande voie, mais en s'y engageant et en comptant sur la force matérielle qu'a engendrée l'histoire pour la réalisation de cette tâche. La classe ouvrière est cette force matérielle qui a intérêt à mettre fin à l'exploitation de l'être humain par l'être humain et ce faisant, à mettre fin à tout retard, à toute obscurité et à toute ignorance, introduisant ainsi une toute nouvelle étape dans le développement de la société, le plus grand progrès de la grande voie de la civilisation, conduisant à l'avènement d'une nouvelle ère de l'histoire.

Hardial Bains, fondateur et dirigeant du PCC(M-L) jusqu'à son décès en 1997, faisait remarquer :

« Karl Marx a découvert la loi du mouvement de la société et la loi spécifique du mouvement du mode de production capitaliste. C'est conformément à ces lois que le mouvement est aussi créé dans le domaine des idées, de la science et de la théorie. Depuis que la société s'est scindée en deux classes irréconciliables, la bourgeoisie et le prolétariat, toutes les traditions de la science et des lumières sont devenues le propre du prolétariat, la classe qui a intérêt à abolir toutes les conditions de l'exploitation de l'être humain par l'être humain. En raison de la mission qui lui incombe, le prolétariat est la seule classe qui n'a pas de préjugé. La science a besoin de cette condition pour progresser. Ce sont les découvertes de Karl Marx qui ont donné à la classe la conscience, qui lui ont montré son but, sur la base de la direction de la lutte de classe, la direction que prend la société, et qui lui ont montré comment atteindre ce but. Karl Marx était d'abord et avant tout un révolutionnaire. La science qu'il a créée possède à la fois le parti-pris prolétarien et un caractère révolutionnaire, et elle n'est donc d'aucune utilité pour la bourgeoisie. Pour être scientifique, pour être révolutionnaire, il est nécessaire d'être le continuateur de la grande voie de la victoire des plus grands idéaux de l'humanité. »

En cette occasion, Le Marxiste-Léniniste publie deux articles qui mettent en relief la signification de l'oeuvre de Karl Marx : « Discours sur la tombe de Karl Marx » de Friedrich Engels et « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme » de V. Lénine.

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Discours sur la tombe de Karl Marx

Le 14 mars, à trois heures moins un quart de l'après-midi, le plus grand des penseurs vivants a cessé de penser. Laissé seul deux minutes à peine, nous l'avons retrouvé, en entrant, paisiblement endormi dans son fauteuil, mais pour toujours.

Ce qu'a perdu le prolétariat militant d'Europe et d'Amérique, ce qu'a perdu la science historique en cet homme, on ne saurait le mesurer. Le vide laissé par la mort de ce titan ne tardera pas à se faire sentir.

De même que Darwin a découvert la loi du développement de la nature organique, de même Marx a découvert la loi du développement de l'histoire humaine, c'est-à-dire ce fait élémentaire voilé auparavant sous un fatras idéologique que les hommes, avant de pouvoir s'occuper de politique, de science, d'art, de religion, etc., doivent tout d'abord manger, boire, se loger et se vêtir ; que, par suite, la production des moyens matériels élémentaires d'existence et, partant, chaque degré de développement économique d'un peuple ou d'une époque forment la base d'où se sont développés les institutions d'État, les conceptions juridiques, l'art et même les idées religieuses des hommes en question et que, par conséquent, c'est en partant de cette base qu'il faut les expliquer et non inversement comme on le faisait jusqu'à présent.

Mais ce n'est pas tout. Marx a également découvert la loi particulière du mouvement du mode de production capitaliste actuel et de la société bourgeoise qui en est issue. La découverte de la plus-value a, du coup, fait ici la lumière, alors que toutes les recherches antérieures aussi bien des économistes bourgeois que des critiques socialistes s'étaient perdues dans les ténèbres.

Deux découvertes de ce genre devraient suffire pour une vie entière. Heureux déjà celui auquel il est donné d'en faire une seule semblable ! Mais dans chaque domaine que Marx a soumis à ses recherches (et ces domaines sont très nombreux et pas un seul ne fut l'objet d'études superficielles), même dans celui des mathématiques, il a fait des découvertes originales.

Tel fut l'homme de science. Mais, ce n'était point là, chez lui, l'essentiel de son activité. La science était pour Marx une force qui actionnait l'histoire, une force révolutionnaire. Si pure que fut la joie qu'il pouvait avoir à une découverte dans une science théorique quelconque dont il est peut-être impossible d'envisager l'application pratique, sa joie était tout autre lorsqu'il s'agissait d'une découverte d'une portée révolutionnaire immédiate pour l'industrie ou, en général, pour le développement historique. Ainsi Marx suivait très attentivement le progrès des découvertes dans le domaine de l'électricité et, tout dernièrement encore, les travaux de Marcel Deprez.

Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d'une façon ou d une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d'État qu'elle a créées, collaborer à l'affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et, de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément. Et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté et un succès rares. Collaboration à la première Gazette rhénane en 1842, au Vorwärts de Paris en 1844, à la Deutsche Zeitung de Bruxelles en 1847, à la Nouvelle Gazette rhénane en 1848-1849, à la New York Tribune de 1852 à 1861, en outre, publication d'une foule de brochures de combat, travail à Paris, Bruxelles et Londres jusqu'à la constitution de la grande Association internationale des travailleurs, couronnement de toute son oeuvre, voilà des résultats dont l'auteur aurait pu être fier, même s'il n'avait rien fait d'autre.

Voilà pourquoi Marx a été l'homme le plus exécré et le plus calomnié de son temps. Gouvernements, absolus aussi bien que républicains, l'expulsèrent ; bourgeois conservateurs et démocrates extrémistes le couvraient à qui mieux mieux de calomnies et de malédictions. Il écartait tout cela de son chemin comme des toiles d'araignée, sans y faire aucune attention et il ne répondait qu'en cas de nécessité extrême. Il est mort, vénéré, aimé et pleuré par des millions de militants révolutionnaires du monde entier, dispersés à travers l'Europe et l'Amérique, depuis les mines de la Sibérie jusqu'en Californie. Et, je puis le dire hardiment : il pouvait avoir encore plus d'un adversaire, mais il n'avait guère d'ennemi personnel.

Son nom vivra à travers les siècles et son oeuvre aussi !

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Les trois sources et les trois parties
constitutives du marxisme

(Cet article fut publié dans la revue Prosvéchtchénié (« L'Éducation ») à l'occasion du 30e anniversaire de la mort de Karl Marx. La revue fut interdite par le gouvernement tsariste en juin 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale.)

La doctrine de Marx suscite, dans l'ensemble du monde civilisé, la plus grande hostilité et la haine de toute la science bourgeoise (officielle comme libérale), qui voit dans le marxisme quelque chose comme une « secte malfaisante ». On ne peut pas s'attendre à une autre attitude, car dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir de science sociale « impartiale ». Toute la science officielle et libérale défend, d'une façon ou de l'autre, l'esclavage salarié, cependant que le marxisme a déclaré une guerre implacable à cet esclavage. Demander une science impartiale dans une société fondée sur l'esclavage salarié, est d'une naïveté aussi puérile que de demander aux fabricants de se montrer impartiaux dans la question de savoir s'il convient de diminuer les profits du Capital pour augmenter le salaire des ouvriers.

Mais ce n'est pas tout. L'histoire de la philosophie et l'histoire de la science sociale montrent en toute clarté que le marxisme n'a rien qui ressemble à du « sectarisme » dans le sens d'une doctrine repliée sur elle-même et ossifiée, surgie à l'écart de la grande route du développement de la civilisation universelle. Au contraire, Marx a ceci de génial qu'il a répondu aux questions que l'humanité avancée avait déjà soulevées. Sa doctrine naquit comme la continuation directe et immédiate des doctrines des représentants les plus éminents de la philosophie, de l'économie politique et du socialisme.

La doctrine de Marx est toute-puissante, parce qu'elle est juste. Elle est harmonieuse et complète ; elle donne aux hommes une conception cohérente du monde, inconciliable avec toute superstition, avec toute réaction, avec toute défense de l'oppression bourgeoise, Elle est le successeur légitime de tout ce que l'humanité a créé de meilleur au XIX° siècle : la philosophie allemande, l'économie politique anglaise et le socialisme français. C'est à ces trois sources, à ces trois parties constitutives du marxisme, que nous nous arrêterons brièvement.

I

Le matérialisme est la philosophie du marxisme, Au cours de toute l'histoire moderne de l'Europe et surtout à la fin du XVIIIe siècle, en France, où se déroulait une lutte décisive contre tout le fatras du Moyen-Âge, contre la féodalité dans les institutions et dans les idées, le matérialisme fut l'unique philosophie conséquente, fidèle à tous les enseignements des sciences naturelles, hostile aux superstitions, au cagotisme, etc. Aussi les ennemis de la démocratie s'appliquèrent-ils de toutes leurs forces à « réfuter » le matérialisme, à le discréditer, à le calomnier ; ils défendaient les diverses formes de l'idéalisme philosophique qui de toute façon se réduit toujours à la défense ou au soutien de la religion. Marx et Engels défendirent résolument le matérialisme philosophique, et ils montrèrent maintes fois ce qu'il y avait de profondément erroné dans toutes les déviations à l'égard de cette doctrine fondamentale. Leurs vues sont exposées avec le plus de clarté et de détails dans les ouvrages d'Engels : Ludwig Feuerbach et l'Anti-Dühring, qui, comme le Manifeste du Parti communiste, sont les livres de chevet de tout ouvrier conscient.

Mais Marx ne s'arrêta pas au matérialisme du XVIIIe siècle, il poussa la philosophie plus avant. Il l'enrichit des acquisitions de la philosophie classique allemande, surtout du système de Hegel, lequel avait conduit à son tour au matérialisme de Feuerbach. La principale de ces acquisitions est la dialectique, c'est-à-dire la théorie de l'évolution, dans son aspect le plus complet, le plus profond et le plus exempt d'étroitesse, théorie de la relativité des connaissances humaines qui nous donnent l'image de la matière en perpétuel développement. Les récentes découvertes des sciences naturelles - le radium, les électrons, la transformation des éléments - ont admirablement confirmé le matérialisme dialectique de Marx, en dépit des doctrines des philosophes bourgeois et de leurs « nouveaux » retours à l'ancien idéalisme pourri.

Approfondissant et développant le matérialisme philosophique, Marx le fit aboutir à son terme logique, et il l'étendit de la connaissance de la nature à la connaissance de la société humaine. Le matérialisme historique de Marx fut la plus grande conquête de la pensée scientifique. Au chaos et à l'arbitraire qui régnaient jusque-là dans les conceptions de l'histoire et de la politique, succéda une théorie scientifique remarquablement cohérente et harmonieuse, qui montre comment, d'une forme d'organisation sociale, surgit et se développe, par suite de la croissance des forces productives, une autre forme, plus élevée, - comment par exemple le capitalisme naît du féodalisme.

De même que la connaissance de l'homme reflète la nature qui existe indépendamment de lui, c'est-à-dire la matière en voie de développement, de même la connaissance sociale de l'homme (c'est-à-dire les différentes opinions et doctrines philosophiques, religieuses, politiques, etc.), reflète le régime économique de la société. Les institutions politiques s'érigent en superstructure sur une base économique. Nous voyons, par exemple, comment les différentes formes politiques des États européens modernes servent à renforcer la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.

La philosophie de Marx est un matérialisme philosophique achevé, qui a donné de puissants instruments de connaissance à l'humanité et à la classe ouvrière surtout.

II

Après avoir constaté que le régime économique constitue la base sur laquelle s'érige la superstructure politique, Marx réserve son attention surtout à l'étude de ce régime économique. L'oeuvre principale de Marx, le Capital, est consacrée à l'étude du régime économique de la société moderne, c'est-à-dire capitaliste.

L'économie politique classique antérieure à Marx naquit en Angleterre, pays capitaliste le plus évolué. Adam Smith et David Ricardo, en étudiant le régime économique, marquèrent le début de la théorie de la valeur-travail. Marx continua leur oeuvre. II donna un fondement strictement scientifique à cette théorie et la développa de façon conséquente. Il montra que la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise.

Là où les économistes bourgeois voyaient des rapports entre objets (échange d'une marchandise contre une autre), Marx découvrit des rapports entre hommes. L'échange de marchandises exprime le lien établi par l'intermédiaire du marché entre les producteurs isolés. L'argent signifie que ce lien devient de plus en plus étroit, unissant en un tout indissoluble toute la vie économique des producteurs isolés. Le capital signifie le développement continu de ce lien : la force de travail de l'homme devient une marchandise. Le salarié vend sa force de travail au propriétaire de la terre, des usines, des instruments de production. L'ouvrier emploie une partie de la journée de travail à couvrir les frais de son entretien et de celui de sa famille (le salaire) ; l'autre partie, à travailler gratuitement, en créant pour le capitaliste la plus-value, source de profit, source de richesse pour la classe capitaliste.

La théorie de la plus-value constitue la pierre angulaire de la théorie économique de Marx. Le capital créé par le travail de l'ouvrier pèse sur l'ouvrier, ruine les petits patrons et crée une armée de chômeurs. Dans l'industrie, la victoire de la grosse production est visible d'emblée ; nous observons d'ailleurs un phénomène analogue dans l'agriculture : la supériorité de la grosse exploitation agricole capitaliste augmente, l'emploi des machines se généralise, les exploitations paysannes voient se resserrer autour d'elles le noeud coulant du capital financier, elles déclinent et se ruinent sous le joug de leur technique arriérée. Dans l'agriculture les formes de ce déclin de la petite production sont autres, mais le déclin lui-même est un fait incontestable.

Le capital qui bat la petite production, conduit à augmenter la productivité du travail et à créer la prépondérance des associations de gros capitalistes. La production elle-même devient de plus en plus sociale, - des centaines de milliers et des millions d'ouvriers sont réunis dans un organisme économique coordonné, tandis qu'une poignée de capitalistes s'approprient le produit du travail commun. L'anarchie de la production grandit, crises, course folle à la recherche de débouchés, existence non assurée pour la masse de la population.

Tout en augmentant la dépendance des ouvriers envers le capital, le régime capitaliste crée la grande puissance du travail unifié.

Marx a suivi le développement du capitalisme depuis les premiers rudiments de l'économie marchande, l'échange simple, jusqu'à ses formes supérieures, la grande production. Et l'expérience de tous les pays capitalistes, vieux et neufs, montre nettement d'année en année, à un nombre de plus en plus grand d'ouvriers, la justesse de cette doctrine de Marx. Le capitalisme a vaincu dans le monde entier, mais cette victoire n'est que le prélude de la victoire du Travail sur le Capital.

III

Lorsque le régime féodal fut renversé et que la « libre » société capitaliste vit le jour, il apparut tout de suite que cette liberté signifiait un nouveau système d'oppression et d'exploitation des travailleurs, Aussitôt diverses doctrines socialistes commencèrent à surgir, reflet de cette oppression et protestation contre elle. Mais le socialisme primitif était un socialisme utopique. Il critiquait la société capitaliste, la condamnait, la maudissait ; il rêvait de l'abolir, il imaginait un régime meilleur ; il cherchait à persuader les riches de l'immoralité de l'exploitation.

Mais le socialisme utopique ne pouvait indiquer une véritable issue. Il ne savait ni expliquer la nature de l'esclavage salarié en régime capitaliste, ni découvrir les lois de son développement, ni trouver la force sociale capable de devenir le créateur de la société nouvelle.

Cependant les révolutions orageuses qui accompagnèrent partout en Europe et principalement en France la chute de la féodalité, du servage, montraient avec toujours plus d'évidence que la lutte des classes est la base et la force motrice du développement.

Pas une seule liberté politique n'a été conquise sur la classe des féodaux sans une résistance acharnée. Pas un seul pays capitaliste ne s'est constitué sur une base plus ou moins libre, démocratique, sans qu'une lutte à mort n'ait mis aux prises les différentes classes de la société capitaliste. Marx a ceci de génial qu'il fut le premier à dégager et à appliquer de façon conséquente l'enseignement que comporte l'histoire universelle. Cet enseignement, c'est la doctrine de la lutte de classes.

Les hommes ont toujours été et seront toujours en politique les dupes naïves des autres et d'eux-mêmes, tant qu'ils n'auront pas appris, derrière les phrases, les déclarations et les promesses morales, religieuses, politiques et sociales, à discerner les intérêts de telles ou telles classes. Les partisans des réformes et améliorations seront dupés par les défenseurs du vieil ordre de choses, aussi longtemps qu'ils n'auront pas compris que toute vieille institution, si barbare et pourrie qu'elle paraisse, est soutenue par les forces de telles ou telles classes dominantes. Et pour briser la résistance de ces classes, il n'y a qu'un moyen : trouver dans la société même qui nous entoure, puis éduquer et organiser pour la lutte, les forces qui peuvent - et doivent de par leur situation sociale - devenir la force capable de balayer le vieux et de créer le nouveau.

Seul le matérialisme philosophique de Marx a montré au prolétariat la voie à suivre pour sortir de l'esclavage spirituel où végétaient jusque-là toutes les classes opprimées. Seule la théorie économique de Marx a expliqué la situation véritable du prolétariat dans l'ensemble du régime capitaliste.

Les organisations prolétariennes indépendantes se multiplient dans le monde entier, de l'Amérique au Japon, de la Suède à l'Afrique du Sud. Le prolétariat s'instruit et s'éduque en menant sa lutte de classe ; il s'affranchit des préjugés de la société bourgeoise, il acquiert une cohésion de plus en plus grande, il apprend à apprécier ses succès à leur juste valeur, il retrempe ses forces et grandit irrésistiblement.

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