39e élection
générale
La signification des résultats
Interview avec Sandra L. Smith,
dirigeante du Parti marxiste-léniniste du Canada*
LML: Quelle signification
donnez-vous
aux résultats de cette élection?
Sandra
L. Smith: Ils sont très
significatifs du
point de vue des arrangements qu'est en train de faire la classe
dominante du Canada pour restructurer l'État et mettre les
choses
en place pour favoriser les intérêts des monopoles
engagés dans
la concurrence sur les marchés mondiaux. Le rôle
qu'elle
veut
donner au Canada dans cette concurrence est très
important.
Ç'a été une dure bataille
parce que
l'enjeu était gros pour
les libéraux, conservateurs et
néodémocrates. Si
vous lisez les
déclarations de leurs chefs, ils sont somme toute assez
satisfaits des résultats.
Évidemment, pour les conservateurs cela a
frôlé l'euphorie et
certains ont même cru qu'ils allaient avoir un gouvernement
majoritaire, mais ils sont assez satisfaits d'avoir obtenu 10 des
12 sièges qu'ils convoitaient au Québec. Ils ont
des
députés dans
neuf des dix provinces du pays, c'est-à-dire toutes sauf
l'Île-
du-Prince-Édouard. Ils ont raflé tous les
sièges
en Alberta, en
ont pris 17 en Colombie-Britannique, 8 au Manitoba et 12 en
Saskatchewan. Harper en a conclu que le Parti conservateur est
désormais un parti national et que le Québec et
l'ouest
sont
représentés à Ottawa. Le fait que les
conservateurs aient obtenu
une très mince majorité, avec 124 sièges
contre
103 pour les libéraux, et
qu'ils n'aient aucun
représentant dans les plus grandes villes du Canada
(Montréal,
Toronto et Vancouver) ne semble pas les embêter outre
mesure.
La déclaration de Stephen Harper que son
gouvernement
représente «le changement et
l'imputabilité»
a reçu un accueil
favorable dans la plupart des médias et a
été
«avérée» par des
experts médiatiques. Il n'y a que la classe
ouvrière et
le peuple
qui voient dans cette conception du changement et de
l'imputabilité une raison de s'inquiéter. Mais le
processus
électoral et les médias se chargent de faire en
sorte que
leurs
préoccupations n'entrent pas en ligne de compte.
Les libéraux sont passés de 135
sièges à 103, une perte moins
importante que prévue. Ils ont aussi des
représentants
dans neuf
des dix provinces, c'est-à-dire toutes à
l'exception de
l'Alberta. Il faut noter d'autre part le nombre de ministres de
droite qui ont conservé leur siège, comme Belinda
Stronach, et
l'élection de Michael Ignatieff. Leur position sur la
sécurité
frontalière, sur le rôle du Canada à
l'étranger et sur
l'abrogation des droits au nom de la sécurité en
dit long
sur la
course à la direction du Parti libéral qui s'en
vient,
sur le
genre de renouveau que le Parti libéral a à
l'esprit.
Maintenant que les médias
présentent
les
conservateurs de
Stephen Harper comme non extrémistes et que les
libéraux
ont
plusieurs extrémistes comme représentants, il sera
intéressant de
voir comment ils vont reconfigurer ce qu'ils appellent les
valeurs canadiennes, c'est-à-dire la tolérance, le
«juste
équilibre», etc.
Quant au NPD, il a aussi obtenu ce qu'il voulait
pour
pouvoir
continuer de dire qu'il est là pour «faire les
choses pour
les
gens». Il a gagné dans Trinity-Spadina après
une
bataille serrée
ainsi que dans des comtés industriels comme à
Hamilton
et
Sault-
Sainte-Marie. Il n'a obtenu aucun siège au Québec,
ni en
Saskatchewan d'ailleurs, ce qui est intéressant à
noter,
en plus
de Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard et
l'Alberta. Il a
des
représentants dans cinq provinces et un territoire.
Un des commentateurs à la
télévision le soir de l'élection a
fait une déclaration intéressante. Il a dit que le
but du
NPD
maintenant sera de remplacer les libéraux en tant que
parti du
centre-gauche et de rivaliser directement avec les conservateurs
en tant que parti du centre-droite. C'est peut-être un
simple
scénario calqué sur le «New Labour» de
Tony
Blair en Grande-
Bretagne. Quoi qu'il en soit, ça n'a rien de très
prometteur pour
la classe ouvrière. Le NPD est passé de 19 à
29
députés. Ce n'est
pas les trente et plus qu'il voulait pour prétendre
détenir la
balance du pouvoir, mais il est quand même satisfait.
Le Bloc a lui aussi obtenu ce qui était
possible
dans les
conditions données. Les bloquistes n'étaient pas en
position de
renverser la vague créée par l'intervention massive
de
l'establishment canadien en
faveur des conservateurs au Québec, mais là
où ils
ont fait des
efforts concentrés pour gagner (comme à Gatineau,
pour se
donner
une base dans l'Outaouais, et pour défaire Pierre
Pettigrew dans
Papineau et Liza Frulla dans Jeanne-Le Ber), ils l'ont
emporté.
La
ré-élection du ministre libéral des
Transports
Jean Lapierre dans
Outremont était attendue étant donnés les
efforts
concertés de
l'alliance libéral-NPD et de la complicité de
quelques
têtes de la
vieille
gauche
au Québec.
Alors la première chose qui est importante
pour
les
travailleurs et le peuple, à mon avis, est de faire le
point sur
ce qui était en jeu dans cette élection. La classe
dominante du
Canada a tout fait pour obtenir ces résultats. Elle aurait
sans
doute préféré un gouvernement majoritaire,
mais
elle a obtenu ce
qu'elle pouvait avec l'argent et l'intervention organisée.
Comme
je le disais, ç'a été une dure bataille et
c'était parce que
l'enjeu était important.
Une chose qu'il faut vraiment garder à
l'esprit
quand on
examine les résultats de l'élection, c'est qu'il
n'y a
pas au
Canada ce qu'ils appellent des élections libres et
équitables.
Qu'on prenne n'importe quelle définition des mots libre et
équitable, ça ne s'applique pas.
En fait, l'enjeu était si important que,
selon
plusieurs
commentateurs, même la GRC, une institution d'État,
est
intervenue dans l'élection. Beaucoup soutiennent que les
libéraux
ont perdu la partie lorsque la GRC a lancé son
enquête sur
un
possible délit d'initié concernant les fiducies de
revenus
impliquant le ministre des Finances Ralph Goodale. Si c'est vrai
que cela faisait partie de la stratégie de certains
intérêts
derrière la GRC et les cercles dominants pour se
débarrasser des
libéraux de Paul Martin (une fois qu'il était
devenu
évident
qu'ils ne parviendraient pas à se distancer de la
corruption
exposée du gouvernement de Jean Chrétien), alors
c'est un
scandale encore pire, du point de vue démocratique, que le
scandale des commandites. Beaucoup de commentateurs en font
l'observation dans les médias, mais ils n'y accordent pas
l'importance due.
Quand on sait comment fonctionnent les
élections
dans les pays
où les impérialistes anglo-américains ont
des
intérêts à défendre
et où ils peuvent influencer les choses, cette
intervention du
bras armé de l'État n'est certes rien
d'étonnant,
mais
c'est quand même
un réquisitoire contre le système
électoral.
LM: Quelles
questions
importantes ont
joué dans cette élection, selon vous?
SLS: L'élection était
motivée
par deux grandes
préoccupations des cercles dominants au Canada. La
première était
qu'ils voulaient rétablir l'équilibre qui a
été rompu au parlement
avec l'élection de 1993, lorsque le vieux Parti
conservateur de Brian Mulroney a
été à été à toutes fins
pratiques balayé de la carte et que le
Bloc s'est retrouvé dans le rôle de l'opposition
officielle. À
l'époque, l'ouest était dominé par le Parti
réformiste, qui
n'avait lui aussi qu'une base régionale.
Le vieil équilibre et l'arrangement selon
lequel
le
gouvernement consiste en un parti au pouvoir qui possède
une
base
nationale et un parti dans l'opposition qui possède une
base
nationale, a été rompu. La classe dominante a tout
fait
pour le
rétablir par la suite et c'est ce qui a mené entre
autres à l'éclatement de scandales sur la corruption.
Dans la même veine, le
fédéralisme
canadien tel qu'il existe
aujourd'nui n'est pas un exemple de fédération
moderne.
Il est en
crise et il est incapable de s'en sortir. Seuls ceux qui
s'intéressent à des définitions modernes et
à la reconnaissance
des droits peuvent régler le problème.
La fédération canadienne reste
basée sur les arrangements de
partage de pouvoir de 1867, à
l'époque
où les besoins
d'édification nationale était subordonnés
aux
objectifs de
l'empire britannique, c'est-à-dire bloquer l'annexion de
ses
dominions au nord du 49e parallèle. Ces arrangements ont
été
amendés au fil des années, mais ils ne
correspondent plus
aux
objectifs de la grande bourgeoisie. Et ils ne correspondent
certainement pas aux besoins de la classe ouvrière et du
peuple.
De plus, depuis que la classe dominante du Canada
a
adopté
l'Accord de libre échange avec les États-Unis en
1989, la
tendance à l'intégration mène à
l'annexion
du Canada aux États-
Unis. Le projet d'édification nationale original, celui
que
s'était donné la bourgeoisie lorsqu'elle s'est
constituée en la
nation, avait comme cadre général la lutte contre
l'annexion. Si
ce n'est plus le cas aujourd'hui, il faut se demander en quoi
consiste le nouveau projet des cercles dominants.
La deuxième grande préoccupation
des
cercles dominants dans
cette élection était de faire place au programme en
provenance
des États-Unis.
LML: Il y a eu
beaucoup
de
promesses
faites durant la campagne électorale à propos de
renouveler le
fédéralisme, surtout en rapport avec les demandes
du
Québec. Quel
est votre point de vue là-dessus?
Sandra L. Smith: La façon dont le
problème a été
posé montre que la classe dominante prépare un
nouvel
assaut
contre les droits légaux et démocratiques du peuple
québécois en
particulier, mais aussi contre le peuple partout au Canada. Le
refus de la classe dominante de renouveler les arrangements
constitutionnels sur une base moderne la mène d'une crise
à
l'autre et l'histoire ne cesse de se répéter dans
la
forme de
scandales, de corruption, etc.
Les libéraux, conservateurs et
néo-démocrates, pour faire
passer leur notion de «roi et patrie», refusent de
voir que
le
peuple québécois veut établir de nouveaux
rapports
en tant que
nation souveraine. Pour eux la nation québécoise
demeure
un
peuple sujet, et ils ont la même attitude envers le peule
dans le
reste du Canada.
La Constitution canadienne repose toujours sur la
notion de
deux peuples fondateurs, mais aujourd'hui les accommodements
administratifs l'ont remplacée en pratique par dix
provinces.
C'est pourquoi le Québec a déclaré la
Constitution
telle qu'elle
est aujourd'hui lettre morte.
La notion de province telle qu'appliquée
au
Québec n'est pas
seulement une affaire administrative. Elle sert à
perpétuer la
notion de peuple sujet. Dire que des forces
«séparatistes» ont
inventé cette affaire de toute pièce «pour
briser
le Canada» est
ridicule. C'est un problème historique et aux
problèmes
historiques il faut des solutions historiques. Il faut donc faire
preuve d'innovation et regarder en avant, et cela veut dire
investir le peuple du pouvoir souverain. Et pas seulement au
Québec, mais dans tout le Canada. Le peuple doit
être
informé de
l'enjeu fondamental pour qu'il puisse prendre une position
informée, progressiste.
La classe dominante garde la question du
Québec
sur le feu en
tout temps, et lorsque la crise du système politique
devient
aiguë, elle l'amène à ébullition. Elle
attise
les passions et
cherche à créer une réaction négative
envers le Québec dans le
reste du Canada et au Québec même. Elle divise le
peuple
entre
«fédéralistes» et
«séparatistes». Elle crée l'illusion
que les
cercles dominants ont l'intention de renouveler le
fédéralisme en
faveur du peuple.
LML: Durant la
campagne,
on a
appris
que Stephen Harper préconise un
«fédéralisme
d'ouverture» ainsi
que la décentralisation. Dans son discours le soir de
l'élection,
il a dit que les Canadiens avaient «voté pour le
changement» en
élisant un gouvernement conservateur. Parmi les
thèmes il
y avait
l'imputabilité, les «valeurs canadiennes», la
loi et
l'ordre et
ainsi de suite. Mais il a également dit: «Ce qui
importe
possiblement plus, c'est d'entreprendre la tâche de
rebâtir
le
fédéralisme dans la province du Québec.
[...]
Notre gouvernement
bâtira une voix nouvelle et dynamique pour le
fédéralisme au
Québec.»
Que pensez-vous de
ce
discours sur
le «fédéralisme
d'ouverture» et le débat entre
décentralisation et
un État
central fort?
SLS:
Le «fédéralisme d'ouverture» et la
décentralisation ont tous deux à voir avec la
restructuration de
l'État qui a lieu dans beaucoup de pays dans le monde pour
répondre aux exigences néo-libérales des
monopoles
dans leur
désire d'être concurrentiels sur les marchés
mondiaux. Au Canada,
cela est intimement lié à la demande d'une
Amérique du Nord des
Monopoles qui ambitionne de conquérir le monde. Dans ce
contexte,
il y a juxtaposition du besoin moderne d'un État central
fort et
de la demande de décentralisation.
Les libéraux veulent confiner le
débat
à cela. Les
conservateurs présentent même la
décentralisation
comme un cadeau
fait au Québec, en autant que le peuple
québécois
renonce à
l'option de proclamer sa souveraineté. C'est
évident dans
la
déclaration que fait souvent Stephen Harper que
le
gouvernement fédéral devrait passer par dessus le
Bloc
à
Ottawa et
travailler avec le gouvernement
fédéraliste
du Québec,
celui de Jean Charest, qu'il dit «parfaitement prêt
à
coopérer».
Le débat sur la centralisation contre la
décentralisation a
davantage à voir avec les manoeuvres de coulisses pour
éliminer
la responsabilité des États envers la
sécurité et le bien-être du
peuple. Cela comprend les questions relatives à la
santé,
à
l'éducation et à la sécurité
intérieure du peuple, mais aussi la
guerre et la paix et la sécurité extérieure.
En
d'autres mots, ce
débat – en fait cette désinformation –
sert à
noyer les questions
centrales, c'est-à-dire le besoin de garantir les
programmes
sociaux, dans quelle direction la société s'en va
et qui
contrôle
nos ressources et le trésor public, ainsi que des
questions
comme
la guerre et la paix, la sécurité et l'état
de
droit à l'échelle
internationale.
De nos jours, des crimes sont commis au nom des
plus
grands
idéaux. Rendre les monopoles plus compétitifs sur
les
marchés
mondiaux justifierait n'importe quoi. Il est évident que
la
modernisation de l'État-nation doit faire l'objet d'une
discussion en profondeur, pour que cela serve le peuple et
contribue à la même cause à
l'étranger.
À moins que les nations
du monde ne satisfassent aux besoins de paix et de
développement
social, économique, culturel et politique de tous,
l'avenir
reste
sombre et menaçant.
LML: Comment
caractérisez-vous la
façon dont les partis fédéralistes ont
abordé la question du
Québec et du fédéralisme?
SLS:
Ils n'ont certainement pas présenté un plan
d'action démocratique ou même offert une vision de
ce
qu'il faut
pour l'avenir. L'absence de vision était évidente
durant
le débat
des chefs en français le 10 janvier. Laissez-moi commencer
par
vous rappeler ce qui s'est dit.
Le chef libéral Paul Martin a dit que les
Québécois sont
isolés du pouvoir parce qu'il y a trop de
députés
du Bloc à
Ottawa. Il a dit que le Bloc, étant dans l'opposition, est
impuissant à faire quoi que ce soit pour s'assurer que le
gouvernement n'aille pas à la guerre en Irak ou ne
participe pas
à la défense anti-missile, par exemple. Seul un
gouvernement au
pouvoir peut le garantir, a-t-il dit.
Laissons faire la
prétention que les libéraux
de Paul Martin ne sont pas déjà engagés dans
la
«guerre contre la
terreur» de George Bush. Parlons de la proposition de
Martin de
statu quo comme solution, son «fédéralisme
flexible» avec «un
Québec fort» et sa déclaration que c'est la
«spécificité du
Québec» qui fait du Canada un pays. Martin a dit que
les
Canadiens doivent voir que la concurrence la plus importante est
avec les puissances étrangères, notamment l'Inde et
la
Chine, et
pas à l'intérieur des frontières du pays.
Tous
doivent faire leur
part pour la gloire et la compétitivité du Canada,
ajoutant que le
problème avec le Bloc est
qu'«il
choisit
toujours le séparatisme» quand le gouvernement
fédéral veut faire
quelque chose au Québec, citant l'exemple du budget
amendé
libéral-NPD.
Le «fédéralisme
flexible»,
selon
Martin, c'est lorsque des
accords entre le fédéral et le provincial sont
conclus
sans
jamais être obligé de reconnaître que les
arrangements actuels
nient le droit du Québec à
l'autodétermiantion. Ce
sont des
ententes comme celles sur la santé et les garderies,
ententes
qui
permettraient au Québec et aux autres provinces de
recevoir
d'importantes sommes d'argent du fédéral, selon
lui. Il a
dit que
cela comprend aussi le «fédéralisme
asymétique», que son
gouvernement aurait déjà pratiqué avec les
accords
sur la santé
qui contiennent des clauses spécifiques pour le
Québec.
Autrement
dit, c'est un arrangement dans lequel le gouvernement
fédéral
peut dépenser de l'argent et s'en servir comme levier dans
ses
négociations avec les provinces. Cela est fait pour
créer
des
illusions sur la façon de réaliser la
stabilité,
cela n'a rien à
voir avec garantir les droits du peuple.
Le chefs du Bloc québécois, Gilles
Duceppe, a
soutenu que le
Québec a déjà droit à cet argent et
ne veut
pas qu'Ottawa
s'ingère dans ses domaines de compétences. Ce
à
quoi Martin a
répondu que le Canada a un rôle à jouer en
tant que
gouvernement
central. Il a dit que tout premier ministre du Canada a la
responsabilité de faire du Canada un gouvernement central
fort.
L'exemple qu'il a choisi est assez étonnant. Il a dit que
c'est
le gouvernement canadien qui teste les médicaments avant
que
leur
usage soit autorisée au Canada. Il n'avait rien à
dire
à propos
du rôle du gouvernement central dans la garantie du
bien-être de
tous, comme par les paiements de péréquation ou la
garantie des
droits de tous à un niveau de vie de standard canadien peu
importe où on habite au Canada, et ce de la naissance
à
la mort.
Malgré tous les discours à cet effet au cours des
trente
dernières
années, le gouvernement libéral n'a rien fait
allant dans
ce
sans. Pourtant, quand on parle du rôle du gouvernement
central
dans une fédération, c'est une question cruciale,
en plus
de son
rôle de respecter et de défendre les droits et les
conventions
sur le plan international.
Martin n'a rien dit qui expliquerait pourquoi il
pense
que
la
question nationale au Québec perdure, ni voulu admettre
que la
politique libérale vis-à-vis le Québec a
été désastreuse. Alors
comment peut-il croire que son «fédéralisme
flexible» va résoudre
le problème du Québec et de l'unité du
Canada?
Le chef du Parti conservateur, Stephen Harper,
est
tout
aussi
incapable d'expliquer son plan de façon rationnelle. Il
dit
reconnaître qu'il y a déséquilibre fiscal
entre le
gouvernement
fédéral et les provinces, une
référence
à l'énorme surplus
fédéral comparé au manque de financement
dans les
provinces. Il a
dit que c'est lui qui allait régler cela. Il a dit,
s'adressant
directement à Gilles Duceppe, que «cela ne donne
rien de
se
plaindre du déséquilibre fiscal», on n'a
qu'à élire un
gouvernement conservateur et à travailler avec lui pour
régler le
problème.
Harper a également dit qu'il voulait
donner
plus
de
pouvoir au
Québec, par exemple en ce qui concerne la participation
à
certains forums internationaux, ce à quoi les
libéraux
ont
d'ailleurs déjà accédé, comme en ce
qui
concerne la Francophonie
ou l'UNESCO où l'aspect culturel est au centre des
débats. Cette
politique d'accommodement n'a rien à voir avec la question
de
fond, qui est la reconnaissance du Québec comme nation et
de son
droit à l'autodétermination.
L'argument principal de Harper est que les
Québécois sont
isolés parce que le Bloc ne veut pas être au pouvoir
à Ottawa et
n'est pas, par conséquent, en mesure de livrer la
marchandise.
Il
faut être au pouvoir pour faire les choses, dit-il,
ajoutant que
la députation québécoise à Ottawa ne
représente pas le
fédéralisme au Québec. Il s'est dit d'accord
avec
Gilles Duceppe
pour dire qu'il ne doit pas y avoir d'activités
fédéralistes
illégales au Québec, mais a ajouté qu'Ottawa
et le
gouvernement
provincial libéral ont le droit de faire la promotion du
fédéralisme au Québec. (C'était en
référence à l'enquête sur les
infractions à la Loi électorale du
Québec
par Option
Canada lors du référendum de 1995.)
Tout cela passe à côté de la
question.
Comment le «fédéralisme
d'ouverture» de Stephen Harper va-t-il renouveler le
fédéralisme
plutôt que faciliter l'annexion totale du Canada aux
États-Unis?
Les arrangements fédéralistes que
préconisent les
conservateurs
sont pour faciliter les intérêts qu'ils servent, pas
pour
résoudre le problème constitutionnel sur la base
des
principes et
des droits.
Les médias ont joué un rôle
méprisable dans la promotion de
cette «offre» de renouveler le
fédéralisme.
Ils ont délibérément
refusé d'informer le public sur les réalités
et
les intentions de
ces arrangements fédéraux qu'on propose.
Le chef du Nouveau Parti démocratique,
Jack
Layton, a
dit, en
essence, que la souveraineté est un vieux débat qui
détourne
l'attention des vrais problèmes, comme les garderies.
Quant au
Québec, il a dit qu'il aimerait avoir «un projet
pour
créer les
conditions gagnantes du Canada au Québec».
Layton présente un visage paternaliste et
insultant
pour le
Québec. Il a proposé une réconciliation avec
les
Québécois en
éliminant la corruption et le favoritisme et en
reconnaissant
les
valeurs qui sont chères au Québécois, comme
«la générosité», «les
garderies», etc. Bref, Layton se satisfait de
répéter une
interprétation dogmatique des raisons d'un gouvernement
central
fort pour justifier la négation du droit du peuple
québécois
d'exercer sa souveraineté.
On peut avoir une fédération qui
serait
une
union libre et
égale de ses différentes composantes, avec un
gouvernement
central fort qui n'empiète pas sur les droits de ces
composantes.
La force d'un gouvernement central servirait à affirmer
les
droits des parties constituantes. Mais cela ne fait pas du tout
partie de leur discours.
En d'autres mots, présenter un
scénario
d'affrontement dans
l'abstrait entre un gouvernement central fort et la
décentralisation, c'est cacher une rivalité
dangereuse
entre les
différents intérêts monopolistes pour le
contrôle du trésor
d'État et des ressources de la nation pour le gain
privé.
Quant au Bloc québécois, les
discussions
sur
ces questions ne
vont pas en profondeur mais avec la participation grandissante
des jeunes aux affaires politiques au Québec, cela va
sûrement
changer.
Durant le débat, Gilles Duceppe a d'abord
commencé en
réitérant qu'il est guidé par la
défense
des intérêts du Québec
et que dans ce contexte il désire développer des
liens
d'amitié
avec le peuple canadien et le Canada.
Il dit ne pas vouloir pratiquer «la
politique du
pire», par
exemple en rejetant des mesures qui favoriseraient le
Québec
tout
juste parce qu'elles sont présentées par les
libéraux ou les
conservateurs. Il s'est dit heureux de voir que Martin et Harper
disent maintenant reconnaître le déséquilibre
fiscal, et
d'entendre Stephen Harper prendre l'engagement de s'y attaquer
s'il est élu. Il a par contre fait remarquer qu'il
faudrait
attendre quelque chose de concret et que le Bloc se chargera d'y
voir.
En conclusion du débat, Gilles Duceppe a
dit
être conscient
que les partis fédéralistes sont capables du pire,
mais
qu'il
était prêt à coopérer s'ils proposent
quelque chose de positif
pour le Québec. Le Bloc est à Ottawa pour
défendre
les intérêts
du Québec, a-t-il dit.
LML: Que
pensez-vous de
tous ces
discours?
SLS:
Ce débat en particulier et tout le discours
sur le Québec montrent que les partis
fédéralistes
se
positionnent. Ils se préparent à faire des choses
qui
vont
exacerber la crise du fédéralisme. Tourner le dos
au
besoin d'une
constitution moderne qui a comme premier principe la
reconnaissance du droit du Québec à
l'autodétermination, des
droits ancestraux des Premières Nations et des droits de
citoyen
de tous les Canadiennes et Canadiens, et vouloir plutôt
invoquer
la loi et l'ordre et attiser les passions, c'est une recette pour
le désastre. Toute notion de privilège doit
disparaître. Toute
notion de légitimité d'une chose ou d'une personne
ou
d'un groupe
de personnes sur la base d'une entente sur ce qu'on appelle
«les
valeurs canadiennes» doit disparaître.
Continuer de blâmer les souverainistes du
Québec pour «la
rupture du Canada», c'est créer la diversion et
c'est une
fraude de premier ordre. Il est impératifs de s'y opposer.
LML: Diriez-vous
que la
présence du
Bloc est quelque chose de positif?
SLS:
Tant que la classe dominante du Canada refuse
de renouveler le fédéralisme sur la base d'un plan
démocratique
et d'une vision, le peuple doit trouver les moyens de priver
ceux qui détiennent le pouvoir de la capacité de
faire ce
qu'ils
veulent. La présence du Bloc au parlement a
été un
obstacle à la
négation de la nation du Québec. Ce n'est pas le
Bloc qui
isole
le Québec.
Les arrangements sur lesquels la
fédération
canadienne a été
fondée sont désuets et en mal de renouveau. La
présence du Bloc à
Ottawa est en réponse à cette crise et elle oblige
à répondre au
besoin d'éliminer les obstacles imposés par les
vieux
arrangements des bâtisseurs d'empires du XIXe
siècle. Les
défenseurs du statu quo fédéralistes, qui
refusent
toute
discussion là-dessus depuis l'échec des accords de
Charlottetown
et du Lac Meech, sont maintenant obligés de
prétendre
qu'ils ont
un plan pour tout réparer. On ne peut pas y croire quand
on sait
qu'ils ne veulent pas discuter des problèmes de fond.
LML: Comment le
Parti
marxiste-léniniste du Canada propose-t-il de
résoudre la
question?
SLS:
Le PMLC a lancé l'appel à ce que la classe
ouvrière se constitue en la nation et investisse le peuple
du
pouvoir souverain. C'est un programme pour le renouveau du
processus politique, le renouveau de la fédération
et un
changement de direction dans l'économie pour que le
gouvernement
ne se serve pas de son pouvoir pour payer les riches mais pour
garantir les droits. Notre Parti travaille avec tous celles et
ceux qui veulent créer les moyens d'exercer leur pouvoir
de
décider de leur avenir. Durant l'élection, nous
avons
lancé
l'appel à voter pour les candidats qui défendent
cette
position.
Nous avons lancé un programme avec les jeunes pour qu'ils
s'informent sur ces questions et se préparent à
devenir
les
leaders d'un avenir différent, un avenir favorable au
peuple.
La classe dominante tente de plus en plus de
diviser et
de
désinformer le peuple. Son but est d'empêcher la
classe
ouvrière
et le peuple de l'ensemble du Canada de mettre leurs propres
intérêts à l'ordre du jour, de façon
organisée, en opposition à
l'offensive antisociale, néolibérale.
Nous faisons beaucoup de travail théorique
sur
les
questions
reliées au système politique, aux droits et
à
l'édification
nationale.
La notion capitaliste de l'État-nation est
liée directement
aux intérêts étroits d'une petite
élite qui
domine et elle est
dépassée. À mesure que progressent la
concentration et la
mondialisation du capital et de la production, la bourgeoisie
considère l'idée de nation comme
démodée.
C'est de plus en plus
évident avec les conséquences de la conclusion
d'accords
comme
l'Accord de libre échange de l'Amérique du Nord
(ALÉNA) et des
mesures de sécurité depuis les attentats
terroristes du
11
septembre 2001 aux États-Unis. Cela comprend les
«frontières
intelligentes» ainsi que l'intégration des forces
armées, puis
toutes les nouvelles lois antisyndicales et
antiouvrières.
Par l'offensive antisociale et la fausse
controverse
entre
l'État central fort et la décentralisation, ceux
qui sont
au
pouvoir sont en train de détruire le tissu social et
national.
Ils bradent les ressources humaines et naturelles de la nation et
ils se servent de l'État-nation pour faciliter les
choses.
Les travailleurs doivent voir que l'idée
de
nation
n'est pas
démodée. C'est précisément en se
constituant en la nation (en
s'engageant dans l'édification nationale sur la base d'une
économie et d'une politique intérieure et
extérieure orientée
vers la garantie des droits de tous) que la classe
ouvrière peut
renverser la tendance annexionniste, la destruction du tissu
social et les dangers de fascisme et de guerre. C'est seulement
de cette façon que la classe ouvrière peut
défendre ses propres
intérêts aujourd'hui. Dans la conjoncture historique
actuelle,
les intérêts de la classe ouvrière
correspondent
aux intérêts de
la nation et c'est aux travailleurs de voir à ce que la
classe
ouvrière joue son rôle indépendant et
dirigeant
dans la
société.
LML: Parlons du
programme
de
Stephen Harper. Son discours du soir des élections
était
intitulé
«Les Canadiens choisissent le changement et
l'imputabilité».
Quelles sont vos premières impressions de ce qu'il a
dit?
Sandra L. Smith: Il a dit entre autres:
«Ceux
autour du monde qui ont suivi la campagne, notre message demeure
le même – les résultats de ce soir signalent
un changement
de
gouvernement, non pas un changement de pays. Nous allons garder
le cap sur les budgets équilibrés, l'inflation
basse, le
remboursement de la dette et la stabilité
économique.
Nous allons
continuer d'aider à défendre nos valeurs et nos
idéaux
démocratiques à travers le monde, comme cela est si
courageusement démontré par ces jeunes soldats
canadiens
qui
servent et qui ont sacrifié leur vie en Afghanistan.
Tandis que
nous traçons toujours un chemin pour les meilleurs
intérêts du
Canada, nous chercherons à travailler en
coopération avec
nos
amis et alliés, et de façon constructive avec
toutes les
nations
du monde.»
Ce que nous dit Stephen Harper, c'est que son
discours
à la
population canadienne est un signal aux États-Unis, ceux
qu'il
appelle «nos amis et nos alliés». Les mentions
de
valeurs et
d'idéaux démocratiques sont des
considérations
géopolitiques,
poursuivant l'agenda néolibéral sur la scène
nationale et internationale. La
«défense» de ces valeurs et
de cet agenda se fait par les moyens militaires et l'agression,
comme en Afghanistan, sous la direction des États-Unis ou
des
blocs militaires et économiques.
Le moyen d'appliquer ces politiques sera de
«tracer
toujours
un chemin pour les meilleurs intérêts du Canada [et
de]
travailler en coopération avec nos amis et alliés,
et de
façon
constructive avec toutes les nations du monde». Il y a un
message
dans ce langage mystérieux: il fait une distinction entre
les
amis et les ennemis et fait référence au
positionnement
géopolitique de l'État canadien.
Harper réaffirme les demandes de la raison
d'État: elles sont
celles d'une petite minorité qui s'intéresse
à
l'expansion du
pouvoir exécutif et de la bureaucratie. Puisque son
message est
«le même» au Canada et à
l'étranger, on
peut conclure que pour
lui «les meilleurs intérêts du Canada»
ne sont
pas les différents
intérêts des Canadiens pris individuellement ni de
leurs
collectifs, ni les intérêts généraux
de la
société. De même, les
nombreux intérêts conflictuels dans le monde ne
peuvent
être
assimilés aux intérêts étroits,
fractionnels, d'une minorité de
Canadiens et à la division arbitraire du monde entre
«nos
amis et
alliés» (ceux qui coopèrent, ceux qui
accepteront
les intentions
«constructives»). C'est dans l'affirmation que
«le
message est le
même» que se révèlent les
mystères
d'État.
Avec l'élection d'un gouvernement
minoritaire,
comment peut-on
vraiment assimiler les points de vue de l'électorat, ses
différents intérêts conflictuels, ses
passions, son
désir de
changement, d'une société renouvelée qui
pourvoit
aux besoins de
ses membres et garantit leurs droits, pour la paix et la justice
– comment tout cela peut-il être assimilé aux
réclamations d'une
tout petite faction partisane? Comment établira-t-on le
plan
d'action sur les questions de guerre et de paix, de la
sécurité
de revenu, de la souveraineté et de l'annexion, de la
crise
environnementale, etc.? Qui décidera et que
décideront-ils sur
ces questions importantes? Par quels mécanismes et quels
arrangements? Comment est-ce possible qu'une petite faction dans
un gouvernement minoritaire, ou une combinaison de petites
factions, puisse décider de regarder le monde à
partir de
ses
intérêts étroits, quand il s'agit
d'intervenir dans
les affaires
du monde (et les affaires nationales aussi) sur la base de
positions de principe, non pas sur la base d'amis et
d'ennemis?
On peut conclure que Stephen Harper poursuivra
ces
intérêts en
se prévalant de la prérogative royale, et c'est
là
que tout
s'éclaircit. Mais ce n'est pas tout le monde qui partage
ces
valeurs et cette conscience, et tout tient dans la façon
dont la
prérogative royale sera utilisée contre les
intérêts des peuples
du pays et de l'étranger.
LML: Qu'est-ce que
le
«changement» et
l'«imputabilité» dans le programme de
Harper?
Sandra L. Smith: Nous verrons ce que
Stephen
Harper
entend par imputabilité. Il a déjà dit que
le
premier
geste de
son
gouvernement serait d'adopter la Loi sur l'imputabilité
fédérale.
De ce que nous avons vu jusqu'à présent des gestes
et
paroles de
Harper, c'est évident qu'il n'entend pas instituer la
responsabilité sociale du gouvernement. Sa notion
d'imputabilité
est la même que pour Paul Martin. Il va sans doute faire
adopter
de nouvelles règles et procédures de surveillance,
mais
rien de
cela ne va s'attaquer à l'origine de la corruption et du
conflit
d'intérêt, ou même identifier correctement ce
qu'est
la
corruption et le conflit d'intérêt. Paul Martin,
prétendant faire
suite à une promesse semblable, avait embauché
quelque
600
comptables dans les différents ministères et cela
n'a
fait
qu'accroître le harcèlement des simples Canadiens et
des
simples
fonctionnaires. Comment les décisions sont prises, pour
quoi et
par qui, quelles sont les procédures qui correspondent aux
exigences modernes d'un processus politique qui dit se fonder sur
la souveraineté du peuple, il ne va pas entrer
là-dedans.
De même, sa notion de changement, que
l'establishment
et les
médias utilisent en ce moment pour désinformer le
public,
doit
être examinée de près. L'idée qu'on se
fait
du changement est une
question idéologique.
Dans son discours le soir des élections,
Harper
a
dit: «Malgré
les divisions et la discorde d'une élection, la
capacité
de
changer et renouveler le leadership de notre nation dans la paix,
demeure une des grandes forces de notre pays.»
C'est quoi «le changement dans la
paix»?
Par
exemple, comment
cela se compare-t-il au «changement dans la paix» que
la
classe
dominante considère comme acceptable à
l'étranger?
Il n'y a rien
de pacifique dans les changements qui ont lieu en Irak, en
Afghanistan ou en Haïti et il n'y a rien de pacifique dans
ce
qu'ils préparent pour l'Iran, la Palestine, Cuba, le
Venezuela
et
d'autres pays si les gouvernements et les peuples de ces pays
refusent de se soumettre à leur définition de la
démocratie et à
la raison d'État qui correspond aux intérêts
des
impérialistes
anglo-américains.
LML: Vous dites que
la
façon
dont les
décisions sont prises, par qui et pour quoi demeure
caché. Est-ce
une référence à l'état d'exception
permanent qui est proclamé
dans le monde où s'opposent la primauté du droit et
l'activité
criminelle de toute sorte menée en toute
«légalité»?
SLS:
Oui, mais ce qu'il faut noter ce sont les
arguments intéressés qu'ils donnent pour justifier
l'injustifiable.
Les principaux idéologues de la
bourgeoisie
au
Canada
(qu'ils
soient libéraux, comme les frères Axworthy et
Michael
Ignatieff,
qu'ils soient conservateurs comme l'homme choisi de Stephen
Harper, Tom Flanagan, ou qu'ils se prononcent par la voix de
l'Institut Fraser ou du Conseil canadien des chefs d'entreprises)
reprennent tous les même discours qu'on entend aux
États-Unis et
en Grande-Bretagne. Tous leurs arguments partent de
prémisses
réactionnaires.
L'essence des arguments présentés
au
Canada,
comme la
«responsabilité de protéger» et la
«sécurité humaine», est une
attaque contre le droit des nations à
l'autodétermination, tout
comme leurs arguments à propos du sacrifice des droits
civils au
nom de la sécurité. Bien comprendre ce qui se passe
aux
États-Unis peut nous servir de guide dans cet examen.
Entre autres, il
y a une notion dangereuse qu'on entende depuis quelque temps
à
propos d'un nouvel équilibre entre la continuité et
le
changement.
L'administration américaine
prétend,
par
exemple, que nous
vivons des temps exceptionnels, marqués par la guerre
perpétuelle, et qu'en vertu de la raison d'État, le
président
doit exercer les pouvoirs exécutifs pour préserver
les
libertés
américaines, la loi et l'ordre, l'État
américain.
Plus
spécifiquement, il prétend que la Constitution (qui
est
la
continuité du passé) investit le président
de ces
pouvoirs en
vertu de l'Article 2, paragraphe 2: «Le président
sera le
commandant en chef de l'armée et de la marine des
États-Unis, et
de la milice des différents États-Unis, lorsque le
pays
fait
appel à leurs services.» Et deuxièmement, ces
pouvoirs
discrétionnaires extraordinaires ont leur origine dans la
proclamation de l'«Autorisation de l'usage de la
force»
émise par
le Congrès suivant les attentats du 11 septembre 2001 qui,
prétend-on, sanctionne légalement l'abandon des
mesures
de
«contrepoids» établies par la Constitution en
«temps normal».
Selon cet argument, l'équilibre sera
rétabli
en se ralliant
derrière George Bush, qui se voit accorder des pouvoirs
dictatoriaux en raison de prétendues «menaces»
au
pays et à
l'étranger. Ainsi, on avance que la torture, l'assassinat,
l'espionnage, les enlèvements, les tribunaux secrets,
l'emprisonnement secret, le changement de régime, la
destruction
des peuples, les menaces d'agression et les guerres d'occupation,
et même l'utilisation des armes nucléaires –
que tout cela
est
légal, respecte la primauté du droit, et donc
nécessaire pour
rétablir l'équilibre dans le monde.
Beaucoup de voix s'élèvent contre
cela, y
compris même au sein
de l'establishment, et l'administration Bush est accusée
d'agir
en violation de la loi, de détruire la démocratie
américaine et
la constitution, de contrôler et de se livrer à des
pratiques
d'intimidation par l'arbitraire et la violence. Al Gore citait
récemment le doyen de l'École de droit de Yale
concernant
«des
pouvoirs jusqu'à présent non reconnus»:
«Si
le président a le
pouvoir de commandant en chef de se livrer à la torture,
il a le
pouvoir de commettre le génocide, de sanctionner
l'esclave, de
promouvoir l'apartheid, d'autoriser l'exécution
sommaire.»
Bush,
grâce à la concentration sans
précédent des
pouvoirs entre les
mains de l'exécutif, assume les prérogatives d'un
monarque
absolu, et de là il déclare que tous les abus de
pouvoir
ont
droit à l'impunité.
Les points de vue critiques, qui s'attaquent
à
ces
pouvoirs
assumés arbitrairement, à l'absence
d'imputabilité, au secret,
etc., donnent dans l'ensemble une description parfaite de la
prérogative royale. C'est comme le droit absolutiste du
roi
d'Angleterre, Jacques Premier, qui proclamait en 1616: «Si
un
sujet échappe à ma prérogative ou au
mystère d'État, ne tranchez
pas avant d'avoir consulté le roi ou son conseil, ou les
deux,
car ce sont des sujets transcendants.»
Et les arguments de Locke et Montesquieu sur la
prérogative
trouvent sans doute échos dans les points de vue des
critiques
de
la doctrine Bush sur la surveillance et les croisades contre de
prétendus «ennemis intérieurs et
extérieurs»: Locke liait la
prérogative à ce qu'il appelait les pouvoirs
fédératifs en
opposition «aux desseins des princes
étrangers» et
à
l'insurrection au pays, affirmant que ceux qui participent
à la
rébellion sont dans la même position que ceux qui
obéissent à des
puissances étrangères. On donne souvent des
exemples
tirés de
l'histoire américaine pour faire un parallèle avec
les
menées de
George Bush, comme par exemple les lois sur la sédition
étrangère
de 1798, les lois contre la sédition et l'activité
subversive
durant la Première Guerre mondiale et la «menace
rouge» de 1919,
l'incarcération de Nipo-Américains dans des camps
de
concentration, le mccarthisme, Cointelpro, etc. On cite souvent
des exemples des pouvoirs dictatoriaux des bâtisseurs
d'empires,
des militaristes et des fascistes du passé pour les
comparer aux
menées de l'administration Bush.
De cette façon, on crée une
certaine
impression que l'histoire
tourne en rond, passant d'extrêmes en extrêmes, et
ensuite,
comme
le prétend Al Gore, «le pays rétablit son
équilibre et absorbe
les leçons apprises dans le cycle récurrent
d'excès et de
regrets». En même temps, Gore et tous les autres
critiques
comme
lui sont d'accord avec Bush pour dire que les États-Unis
sont
«menacés» et que le Président doit par
conséquent avoir des
pouvoirs discrétionnaires étendus, y compris
l'usage des
tribunaux secrets, qui n'ont jamais de base légale
précise, mais
qui sont censés être utilisés en respectant
«la primauté du
droit» et les «poids et contre-poids»
prévus
dans la
constitution. Certains des principaux critiques ne font que
demander à Bush de demander au Congrès de lui
accorder
les
pouvoirs nécessaires pour qu'il puisse faire tout cela
«en
toute
légalité». Mais Al Gore craint quand
même
«que cette fois-ci, on
a raison de s'inquiéter que les conditions changent et que
le
cycle ne se répète plus». La
vénérable «séparation des
pouvoirs»,
les procédures gouvernementales sanctionnées par la
constitution,
doivent être mises en équilibre avec les conditions
changeantes.
Les vieux arrangements, les procédures et
processus
du statu
quo sont jetés par la fenêtre, tandis que tous les
principes et
toutes les réalisations subissent un assaut radical. Les
notions
d'équilibre par les cycles récurrents de l'histoire
et
par
l'équilibre entre la continuité et le changement se
ressemblent
et en tant que telles sont porteuses d'illusions dangereuses:
elles masquent le déséquilibre qui est en train de
détruire le
tissu social existant tout en niant les intérêts des
peuples de
tous les pays et leur besoin d'établir un nouvel
équilibre en
leur faveur. Cela ne sera pas accompli, et ne peut être
accompli,
par les factions rivales au sein de la classe dominante parce que
leurs intérêts sont du côté de la
réaction. Seul la classe
ouvrière et le peuple, dont les intérêts sont
du
côté du progrès,
peuvent le faire.
À cet égard, les vieilles notions
d'équilibre et de poids et
contrepoids servent à masquer les tendances historiques
qui se
déroulent sous nous yeux et la nécessité de
changement. Elles
masquent le besoin d'activer les forces sociales et politiques
capables de réaliser le changement. En mêlant
continuité et
changement, ce qui est absolu et ce qui est transitoire, elles
servent la raison d'État des usurpateurs.
La raison d'État des détenteurs de
la
prérogative royale est
en réalité la base de la déraison de
l'État, de l'irrationalisme.
L'irrationalisme entretient des notions archaïques et des
sentiments de persévérance, de
répétition
compulsive de réponses
à des situations auxquelles elles ne correspondent plus.
À titre
d'exemples: le traitement du Québec, des peuples des
Premières
Nations et de la jeunesse comme des problèmes de loi et
ordre,
des droits des minorités, le traitement des peuples
d'Afrique,
d'Asie, d'Amérique latine et des Caraïbes comme
«fardeau de
l'homme blanc».
Cet climat d'irrationalisme s'oppose à
l'analyse
et
à
l'élaboration des définitions modernes pouvant
indiquer
la voie
vers le rétablissement de l'équilibre par la
reconnaissance du
fait que toutes les personnes naissent en société
et que
par
conséquent elles sont en droit de faire des
réclamations
à la
société et ont droit à la garantie
gouvernementale
des conditions
permettant la réalisation de ces réclamations. Sans
définitions
modernes, les vieilles notions continueront de dominer pendant
qu'on attise les passions et qu'on empêche toute
harmonisation
des différents intérêts.
En opposition à cet état de
déséquilibre, il faut reconnaître
que l'équilibre est inséparable du mouvement. Le
mouvement est
inséparable de la matière. Toute chose et tout
phénomène est
matière en mouvement. Sans reconnaître la base du
changement, du
développement et du mouvement et sans ouvrir la voie au
progrès
de la société sur cette base, la crise va
s'exacerber,
avec
toutes les conséquences tragiques que cela entraîne
pour
les
peuples au pays et à l'étranger.
C'est le cadre du programme que
fixe le PMLC pour
ouvrir la
voie au progrès de la société.
* Le Parti communiste
du Canada (marxiste-léniniste) est
inscrit auprès d'Élection Canada sous le nom de Parti
marxiste-
léniniste du Canada.

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