Le Marxiste-Léniniste

Numéro 1 - 30 janvier 2006

39e élection générale

La signification des résultats

LML: Quelle signification donnez-vous aux résultats de cette élection?

Sandra L. Smith: Ils sont très significatifs du point de vue des arrangements qu'est en train de faire la classe dominante du Canada pour restructurer l'État et mettre les choses en place pour favoriser les intérêts des monopoles engagés dans la concurrence sur les marchés mondiaux. Le rôle qu'elle veut donner au Canada dans cette concurrence est très important.

Ç'a été une dure bataille parce que l'enjeu était gros pour les libéraux, conservateurs et néodémocrates. Si vous lisez les déclarations de leurs chefs, ils sont somme toute assez satisfaits des résultats.

Évidemment, pour les conservateurs cela a frôlé l'euphorie et certains ont même cru qu'ils allaient avoir un gouvernement majoritaire, mais ils sont assez satisfaits d'avoir obtenu 10 des 12 sièges qu'ils convoitaient au Québec. Ils ont des députés dans neuf des dix provinces du pays, c'est-à-dire toutes sauf l'Île- du-Prince-Édouard. Ils ont raflé tous les sièges en Alberta, en ont pris 17 en Colombie-Britannique, 8 au Manitoba et 12 en Saskatchewan. Harper en a conclu que le Parti conservateur est désormais un parti national et que le Québec et l'ouest sont représentés à Ottawa. Le fait que les conservateurs aient obtenu une très mince majorité, avec 124 sièges contre 103 pour les libéraux, et qu'ils n'aient aucun représentant dans les plus grandes villes du Canada (Montréal, Toronto et Vancouver) ne semble pas les embêter outre mesure.

La déclaration de Stephen Harper que son gouvernement représente «le changement et l'imputabilité» a reçu un accueil favorable dans la plupart des médias et a été «avérée» par des experts médiatiques. Il n'y a que la classe ouvrière et le peuple qui voient dans cette conception du changement et de l'imputabilité une raison de s'inquiéter. Mais le processus électoral et les médias se chargent de faire en sorte que leurs préoccupations n'entrent pas en ligne de compte.

Les libéraux sont passés de 135 sièges à 103, une perte moins importante que prévue. Ils ont aussi des représentants dans neuf des dix provinces, c'est-à-dire toutes à l'exception de l'Alberta. Il faut noter d'autre part le nombre de ministres de droite qui ont conservé leur siège, comme Belinda Stronach, et l'élection de Michael Ignatieff. Leur position sur la sécurité frontalière, sur le rôle du Canada à l'étranger et sur l'abrogation des droits au nom de la sécurité en dit long sur la course à la direction du Parti libéral qui s'en vient, sur le genre de renouveau que le Parti libéral a à l'esprit.

Maintenant que les médias présentent les conservateurs de Stephen Harper comme non extrémistes et que les libéraux ont plusieurs extrémistes comme représentants, il sera intéressant de voir comment ils vont reconfigurer ce qu'ils appellent les valeurs canadiennes, c'est-à-dire la tolérance, le «juste équilibre», etc.

Quant au NPD, il a aussi obtenu ce qu'il voulait pour pouvoir continuer de dire qu'il est là pour «faire les choses pour les gens». Il a gagné dans Trinity-Spadina après une bataille serrée ainsi que dans des comtés industriels comme à Hamilton et Sault- Sainte-Marie. Il n'a obtenu aucun siège au Québec, ni en Saskatchewan d'ailleurs, ce qui est intéressant à noter, en plus de Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard et l'Alberta. Il a des représentants dans cinq provinces et un territoire.

Un des commentateurs à la télévision le soir de l'élection a fait une déclaration intéressante. Il a dit que le but du NPD maintenant sera de remplacer les libéraux en tant que parti du centre-gauche et de rivaliser directement avec les conservateurs en tant que parti du centre-droite. C'est peut-être un simple scénario calqué sur le «New Labour» de Tony Blair en Grande- Bretagne. Quoi qu'il en soit, ça n'a rien de très prometteur pour la classe ouvrière. Le NPD est passé de 19 à 29 députés. Ce n'est pas les trente et plus qu'il voulait pour prétendre détenir la balance du pouvoir, mais il est quand même satisfait.

Le Bloc a lui aussi obtenu ce qui était possible dans les conditions données. Les bloquistes n'étaient pas en position de renverser la vague créée par l'intervention massive de l'establishment canadien en faveur des conservateurs au Québec, mais là où ils ont fait des efforts concentrés pour gagner (comme à Gatineau, pour se donner une base dans l'Outaouais, et pour défaire Pierre Pettigrew dans Papineau et Liza Frulla dans Jeanne-Le Ber), ils l'ont emporté. La ré-élection du ministre libéral des Transports Jean Lapierre dans Outremont était attendue étant donnés les efforts concertés de l'alliance libéral-NPD et de la complicité de quelques têtes de la vieille gauche au Québec.

Alors la première chose qui est importante pour les travailleurs et le peuple, à mon avis, est de faire le point sur ce qui était en jeu dans cette élection. La classe dominante du Canada a tout fait pour obtenir ces résultats. Elle aurait sans doute préféré un gouvernement majoritaire, mais elle a obtenu ce qu'elle pouvait avec l'argent et l'intervention organisée. Comme je le disais, ç'a été une dure bataille et c'était parce que l'enjeu était important.

Une chose qu'il faut vraiment garder à l'esprit quand on examine les résultats de l'élection, c'est qu'il n'y a pas au Canada ce qu'ils appellent des élections libres et équitables. Qu'on prenne n'importe quelle définition des mots libre et équitable, ça ne s'applique pas.

En fait, l'enjeu était si important que, selon plusieurs commentateurs, même la GRC, une institution d'État, est intervenue dans l'élection. Beaucoup soutiennent que les libéraux ont perdu la partie lorsque la GRC a lancé son enquête sur un possible délit d'initié concernant les fiducies de revenus impliquant le ministre des Finances Ralph Goodale. Si c'est vrai que cela faisait partie de la stratégie de certains intérêts derrière la GRC et les cercles dominants pour se débarrasser des libéraux de Paul Martin (une fois qu'il était devenu évident qu'ils ne parviendraient pas à se distancer de la corruption exposée du gouvernement de Jean Chrétien), alors c'est un scandale encore pire, du point de vue démocratique, que le scandale des commandites. Beaucoup de commentateurs en font l'observation dans les médias, mais ils n'y accordent pas l'importance due.

Quand on sait comment fonctionnent les élections dans les pays où les impérialistes anglo-américains ont des intérêts à défendre et où ils peuvent influencer les choses, cette intervention du bras armé de l'État n'est certes rien d'étonnant, mais c'est quand même un réquisitoire contre le système électoral.

LM: Quelles questions importantes ont joué dans cette élection, selon vous?

SLS: L'élection était motivée par deux grandes préoccupations des cercles dominants au Canada. La première était qu'ils voulaient rétablir l'équilibre qui a été rompu au parlement avec l'élection de 1993, lorsque le vieux Parti conservateur de Brian Mulroney a été à été à toutes fins pratiques balayé de la carte et que le Bloc s'est retrouvé dans le rôle de l'opposition officielle. À l'époque, l'ouest était dominé par le Parti réformiste, qui n'avait lui aussi qu'une base régionale.

Le vieil équilibre et l'arrangement selon lequel le gouvernement consiste en un parti au pouvoir qui possède une base nationale et un parti dans l'opposition qui possède une base nationale, a été rompu. La classe dominante a tout fait pour le rétablir par la suite et c'est ce qui a mené entre autres à l'éclatement de scandales sur la corruption.

Dans la même veine, le fédéralisme canadien tel qu'il existe aujourd'nui n'est pas un exemple de fédération moderne. Il est en crise et il est incapable de s'en sortir. Seuls ceux qui s'intéressent à des définitions modernes et à la reconnaissance des droits peuvent régler le problème.

La fédération canadienne reste basée sur les arrangements de partage de pouvoir de 1867, à l'époque où les besoins d'édification nationale était subordonnés aux objectifs de l'empire britannique, c'est-à-dire bloquer l'annexion de ses dominions au nord du 49e parallèle. Ces arrangements ont été amendés au fil des années, mais ils ne correspondent plus aux objectifs de la grande bourgeoisie. Et ils ne correspondent certainement pas aux besoins de la classe ouvrière et du peuple.

De plus, depuis que la classe dominante du Canada a adopté l'Accord de libre échange avec les États-Unis en 1989, la tendance à l'intégration mène à l'annexion du Canada aux États- Unis. Le projet d'édification nationale original, celui que s'était donné la bourgeoisie lorsqu'elle s'est constituée en la nation, avait comme cadre général la lutte contre l'annexion. Si ce n'est plus le cas aujourd'hui, il faut se demander en quoi consiste le nouveau projet des cercles dominants.

La deuxième grande préoccupation des cercles dominants dans cette élection était de faire place au programme en provenance des États-Unis.

LML: Il y a eu beaucoup de promesses faites durant la campagne électorale à propos de renouveler le fédéralisme, surtout en rapport avec les demandes du Québec. Quel est votre point de vue là-dessus?

Sandra L. Smith: La façon dont le problème a été posé montre que la classe dominante prépare un nouvel assaut contre les droits légaux et démocratiques du peuple québécois en particulier, mais aussi contre le peuple partout au Canada. Le refus de la classe dominante de renouveler les arrangements constitutionnels sur une base moderne la mène d'une crise à l'autre et l'histoire ne cesse de se répéter dans la forme de scandales, de corruption, etc.

Les libéraux, conservateurs et néo-démocrates, pour faire passer leur notion de «roi et patrie», refusent de voir que le peuple québécois veut établir de nouveaux rapports en tant que nation souveraine. Pour eux la nation québécoise demeure un peuple sujet, et ils ont la même attitude envers le peule dans le reste du Canada.

La Constitution canadienne repose toujours sur la notion de deux peuples fondateurs, mais aujourd'hui les accommodements administratifs l'ont remplacée en pratique par dix provinces. C'est pourquoi le Québec a déclaré la Constitution telle qu'elle est aujourd'hui lettre morte.

La notion de province telle qu'appliquée au Québec n'est pas seulement une affaire administrative. Elle sert à perpétuer la notion de peuple sujet. Dire que des forces «séparatistes» ont inventé cette affaire de toute pièce «pour briser le Canada» est ridicule. C'est un problème historique et aux problèmes historiques il faut des solutions historiques. Il faut donc faire preuve d'innovation et regarder en avant, et cela veut dire investir le peuple du pouvoir souverain. Et pas seulement au Québec, mais dans tout le Canada. Le peuple doit être informé de l'enjeu fondamental pour qu'il puisse prendre une position informée, progressiste.

La classe dominante garde la question du Québec sur le feu en tout temps, et lorsque la crise du système politique devient aiguë, elle l'amène à ébullition. Elle attise les passions et cherche à créer une réaction négative envers le Québec dans le reste du Canada et au Québec même. Elle divise le peuple entre «fédéralistes» et «séparatistes». Elle crée l'illusion que les cercles dominants ont l'intention de renouveler le fédéralisme en faveur du peuple.

LML: Durant la campagne, on a appris que Stephen Harper préconise un «fédéralisme d'ouverture» ainsi que la décentralisation. Dans son discours le soir de l'élection, il a dit que les Canadiens avaient «voté pour le changement» en élisant un gouvernement conservateur. Parmi les thèmes il y avait l'imputabilité, les «valeurs canadiennes», la loi et l'ordre et ainsi de suite. Mais il a également dit: «Ce qui importe possiblement plus, c'est d'entreprendre la tâche de rebâtir le fédéralisme dans la province du Québec. [...] Notre gouvernement bâtira une voix nouvelle et dynamique pour le fédéralisme au Québec.»

Que pensez-vous de ce discours sur le «fédéralisme d'ouverture» et le débat entre décentralisation et un État central fort?

SLS: Le «fédéralisme d'ouverture» et la décentralisation ont tous deux à voir avec la restructuration de l'État qui a lieu dans beaucoup de pays dans le monde pour répondre aux exigences néo-libérales des monopoles dans leur désire d'être concurrentiels sur les marchés mondiaux. Au Canada, cela est intimement lié à la demande d'une Amérique du Nord des Monopoles qui ambitionne de conquérir le monde. Dans ce contexte, il y a juxtaposition du besoin moderne d'un État central fort et de la demande de décentralisation.

Les libéraux veulent confiner le débat à cela. Les conservateurs présentent même la décentralisation comme un cadeau fait au Québec, en autant que le peuple québécois renonce à l'option de proclamer sa souveraineté. C'est évident dans la déclaration que fait souvent Stephen Harper que le gouvernement fédéral devrait passer par dessus le Bloc à Ottawa et travailler avec le gouvernement fédéraliste du Québec, celui de Jean Charest, qu'il dit «parfaitement prêt à coopérer».

Le débat sur la centralisation contre la décentralisation a davantage à voir avec les manoeuvres de coulisses pour éliminer la responsabilité des États envers la sécurité et le bien-être du peuple. Cela comprend les questions relatives à la santé, à l'éducation et à la sécurité intérieure du peuple, mais aussi la guerre et la paix et la sécurité extérieure. En d'autres mots, ce débat – en fait cette désinformation – sert à noyer les questions centrales, c'est-à-dire le besoin de garantir les programmes sociaux, dans quelle direction la société s'en va et qui contrôle nos ressources et le trésor public, ainsi que des questions comme la guerre et la paix, la sécurité et l'état de droit à l'échelle internationale.

De nos jours, des crimes sont commis au nom des plus grands idéaux. Rendre les monopoles plus compétitifs sur les marchés mondiaux justifierait n'importe quoi. Il est évident que la modernisation de l'État-nation doit faire l'objet d'une discussion en profondeur, pour que cela serve le peuple et contribue à la même cause à l'étranger. À moins que les nations du monde ne satisfassent aux besoins de paix et de développement social, économique, culturel et politique de tous, l'avenir reste sombre et menaçant.

LML: Comment caractérisez-vous la façon dont les partis fédéralistes ont abordé la question du Québec et du fédéralisme?

SLS: Ils n'ont certainement pas présenté un plan d'action démocratique ou même offert une vision de ce qu'il faut pour l'avenir. L'absence de vision était évidente durant le débat des chefs en français le 10 janvier. Laissez-moi commencer par vous rappeler ce qui s'est dit.

Le chef libéral Paul Martin a dit que les Québécois sont isolés du pouvoir parce qu'il y a trop de députés du Bloc à Ottawa. Il a dit que le Bloc, étant dans l'opposition, est impuissant à faire quoi que ce soit pour s'assurer que le gouvernement n'aille pas à la guerre en Irak ou ne participe pas à la défense anti-missile, par exemple. Seul un gouvernement au pouvoir peut le garantir, a-t-il dit.

Laissons faire la prétention que les libéraux de Paul Martin ne sont pas déjà engagés dans la «guerre contre la terreur» de George Bush. Parlons de la proposition de Martin de statu quo comme solution, son «fédéralisme flexible» avec «un Québec fort» et sa déclaration que c'est la «spécificité du Québec» qui fait du Canada un pays. Martin a dit que les Canadiens doivent voir que la concurrence la plus importante est avec les puissances étrangères, notamment l'Inde et la Chine, et pas à l'intérieur des frontières du pays. Tous doivent faire leur part pour la gloire et la compétitivité du Canada, ajoutant que le problème avec le Bloc est qu'«il choisit toujours le séparatisme» quand le gouvernement fédéral veut faire quelque chose au Québec, citant l'exemple du budget amendé libéral-NPD.

Le «fédéralisme flexible», selon Martin, c'est lorsque des accords entre le fédéral et le provincial sont conclus sans jamais être obligé de reconnaître que les arrangements actuels nient le droit du Québec à l'autodétermiantion. Ce sont des ententes comme celles sur la santé et les garderies, ententes qui permettraient au Québec et aux autres provinces de recevoir d'importantes sommes d'argent du fédéral, selon lui. Il a dit que cela comprend aussi le «fédéralisme asymétique», que son gouvernement aurait déjà pratiqué avec les accords sur la santé qui contiennent des clauses spécifiques pour le Québec. Autrement dit, c'est un arrangement dans lequel le gouvernement fédéral peut dépenser de l'argent et s'en servir comme levier dans ses négociations avec les provinces. Cela est fait pour créer des illusions sur la façon de réaliser la stabilité, cela n'a rien à voir avec garantir les droits du peuple.

Le chefs du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a soutenu que le Québec a déjà droit à cet argent et ne veut pas qu'Ottawa s'ingère dans ses domaines de compétences. Ce à quoi Martin a répondu que le Canada a un rôle à jouer en tant que gouvernement central. Il a dit que tout premier ministre du Canada a la responsabilité de faire du Canada un gouvernement central fort. L'exemple qu'il a choisi est assez étonnant. Il a dit que c'est le gouvernement canadien qui teste les médicaments avant que leur usage soit autorisée au Canada. Il n'avait rien à dire à propos du rôle du gouvernement central dans la garantie du bien-être de tous, comme par les paiements de péréquation ou la garantie des droits de tous à un niveau de vie de standard canadien peu importe où on habite au Canada, et ce de la naissance à la mort. Malgré tous les discours à cet effet au cours des trente dernières années, le gouvernement libéral n'a rien fait allant dans ce sans. Pourtant, quand on parle du rôle du gouvernement central dans une fédération, c'est une question cruciale, en plus de son rôle de respecter et de défendre les droits et les conventions sur le plan international.

Martin n'a rien dit qui expliquerait pourquoi il pense que la question nationale au Québec perdure, ni voulu admettre que la politique libérale vis-à-vis le Québec a été désastreuse. Alors comment peut-il croire que son «fédéralisme flexible» va résoudre le problème du Québec et de l'unité du Canada?

Le chef du Parti conservateur, Stephen Harper, est tout aussi incapable d'expliquer son plan de façon rationnelle. Il dit reconnaître qu'il y a déséquilibre fiscal entre le gouvernement fédéral et les provinces, une référence à l'énorme surplus fédéral comparé au manque de financement dans les provinces. Il a dit que c'est lui qui allait régler cela. Il a dit, s'adressant directement à Gilles Duceppe, que «cela ne donne rien de se plaindre du déséquilibre fiscal», on n'a qu'à élire un gouvernement conservateur et à travailler avec lui pour régler le problème.

Harper a également dit qu'il voulait donner plus de pouvoir au Québec, par exemple en ce qui concerne la participation à certains forums internationaux, ce à quoi les libéraux ont d'ailleurs déjà accédé, comme en ce qui concerne la Francophonie ou l'UNESCO où l'aspect culturel est au centre des débats. Cette politique d'accommodement n'a rien à voir avec la question de fond, qui est la reconnaissance du Québec comme nation et de son droit à l'autodétermination.

L'argument principal de Harper est que les Québécois sont isolés parce que le Bloc ne veut pas être au pouvoir à Ottawa et n'est pas, par conséquent, en mesure de livrer la marchandise. Il faut être au pouvoir pour faire les choses, dit-il, ajoutant que la députation québécoise à Ottawa ne représente pas le fédéralisme au Québec. Il s'est dit d'accord avec Gilles Duceppe pour dire qu'il ne doit pas y avoir d'activités fédéralistes illégales au Québec, mais a ajouté qu'Ottawa et le gouvernement provincial libéral ont le droit de faire la promotion du fédéralisme au Québec. (C'était en référence à l'enquête sur les infractions à la Loi électorale du Québec par Option Canada lors du référendum de 1995.)

Tout cela passe à côté de la question. Comment le «fédéralisme d'ouverture» de Stephen Harper va-t-il renouveler le fédéralisme plutôt que faciliter l'annexion totale du Canada aux États-Unis? Les arrangements fédéralistes que préconisent les conservateurs sont pour faciliter les intérêts qu'ils servent, pas pour résoudre le problème constitutionnel sur la base des principes et des droits.

Les médias ont joué un rôle méprisable dans la promotion de cette «offre» de renouveler le fédéralisme. Ils ont délibérément refusé d'informer le public sur les réalités et les intentions de ces arrangements fédéraux qu'on propose.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, a dit, en essence, que la souveraineté est un vieux débat qui détourne l'attention des vrais problèmes, comme les garderies. Quant au Québec, il a dit qu'il aimerait avoir «un projet pour créer les conditions gagnantes du Canada au Québec».

Layton présente un visage paternaliste et insultant pour le Québec. Il a proposé une réconciliation avec les Québécois en éliminant la corruption et le favoritisme et en reconnaissant les valeurs qui sont chères au Québécois, comme «la générosité», «les garderies», etc. Bref, Layton se satisfait de répéter une interprétation dogmatique des raisons d'un gouvernement central fort pour justifier la négation du droit du peuple québécois d'exercer sa souveraineté.

On peut avoir une fédération qui serait une union libre et égale de ses différentes composantes, avec un gouvernement central fort qui n'empiète pas sur les droits de ces composantes. La force d'un gouvernement central servirait à affirmer les droits des parties constituantes. Mais cela ne fait pas du tout partie de leur discours.

En d'autres mots, présenter un scénario d'affrontement dans l'abstrait entre un gouvernement central fort et la décentralisation, c'est cacher une rivalité dangereuse entre les différents intérêts monopolistes pour le contrôle du trésor d'État et des ressources de la nation pour le gain privé.

Quant au Bloc québécois, les discussions sur ces questions ne vont pas en profondeur mais avec la participation grandissante des jeunes aux affaires politiques au Québec, cela va sûrement changer.

Durant le débat, Gilles Duceppe a d'abord commencé en réitérant qu'il est guidé par la défense des intérêts du Québec et que dans ce contexte il désire développer des liens d'amitié avec le peuple canadien et le Canada.

Il dit ne pas vouloir pratiquer «la politique du pire», par exemple en rejetant des mesures qui favoriseraient le Québec tout juste parce qu'elles sont présentées par les libéraux ou les conservateurs. Il s'est dit heureux de voir que Martin et Harper disent maintenant reconnaître le déséquilibre fiscal, et d'entendre Stephen Harper prendre l'engagement de s'y attaquer s'il est élu. Il a par contre fait remarquer qu'il faudrait attendre quelque chose de concret et que le Bloc se chargera d'y voir.

En conclusion du débat, Gilles Duceppe a dit être conscient que les partis fédéralistes sont capables du pire, mais qu'il était prêt à coopérer s'ils proposent quelque chose de positif pour le Québec. Le Bloc est à Ottawa pour défendre les intérêts du Québec, a-t-il dit.

LML: Que pensez-vous de tous ces discours?

SLS: Ce débat en particulier et tout le discours sur le Québec montrent que les partis fédéralistes se positionnent. Ils se préparent à faire des choses qui vont exacerber la crise du fédéralisme. Tourner le dos au besoin d'une constitution moderne qui a comme premier principe la reconnaissance du droit du Québec à l'autodétermination, des droits ancestraux des Premières Nations et des droits de citoyen de tous les Canadiennes et Canadiens, et vouloir plutôt invoquer la loi et l'ordre et attiser les passions, c'est une recette pour le désastre. Toute notion de privilège doit disparaître. Toute notion de légitimité d'une chose ou d'une personne ou d'un groupe de personnes sur la base d'une entente sur ce qu'on appelle «les valeurs canadiennes» doit disparaître.

Continuer de blâmer les souverainistes du Québec pour «la rupture du Canada», c'est créer la diversion et c'est une fraude de premier ordre. Il est impératifs de s'y opposer.

LML: Diriez-vous que la présence du Bloc est quelque chose de positif?

SLS: Tant que la classe dominante du Canada refuse de renouveler le fédéralisme sur la base d'un plan démocratique et d'une vision, le peuple doit trouver les moyens de priver ceux qui détiennent le pouvoir de la capacité de faire ce qu'ils veulent. La présence du Bloc au parlement a été un obstacle à la négation de la nation du Québec. Ce n'est pas le Bloc qui isole le Québec.

Les arrangements sur lesquels la fédération canadienne a été fondée sont désuets et en mal de renouveau. La présence du Bloc à Ottawa est en réponse à cette crise et elle oblige à répondre au besoin d'éliminer les obstacles imposés par les vieux arrangements des bâtisseurs d'empires du XIXe siècle. Les défenseurs du statu quo fédéralistes, qui refusent toute discussion là-dessus depuis l'échec des accords de Charlottetown et du Lac Meech, sont maintenant obligés de prétendre qu'ils ont un plan pour tout réparer. On ne peut pas y croire quand on sait qu'ils ne veulent pas discuter des problèmes de fond.

LML: Comment le Parti marxiste-léniniste du Canada propose-t-il de résoudre la question?

SLS: Le PMLC a lancé l'appel à ce que la classe ouvrière se constitue en la nation et investisse le peuple du pouvoir souverain. C'est un programme pour le renouveau du processus politique, le renouveau de la fédération et un changement de direction dans l'économie pour que le gouvernement ne se serve pas de son pouvoir pour payer les riches mais pour garantir les droits. Notre Parti travaille avec tous celles et ceux qui veulent créer les moyens d'exercer leur pouvoir de décider de leur avenir. Durant l'élection, nous avons lancé l'appel à voter pour les candidats qui défendent cette position. Nous avons lancé un programme avec les jeunes pour qu'ils s'informent sur ces questions et se préparent à devenir les leaders d'un avenir différent, un avenir favorable au peuple.

La classe dominante tente de plus en plus de diviser et de désinformer le peuple. Son but est d'empêcher la classe ouvrière et le peuple de l'ensemble du Canada de mettre leurs propres intérêts à l'ordre du jour, de façon organisée, en opposition à l'offensive antisociale, néolibérale.

Nous faisons beaucoup de travail théorique sur les questions reliées au système politique, aux droits et à l'édification nationale.

La notion capitaliste de l'État-nation est liée directement aux intérêts étroits d'une petite élite qui domine et elle est dépassée. À mesure que progressent la concentration et la mondialisation du capital et de la production, la bourgeoisie considère l'idée de nation comme démodée. C'est de plus en plus évident avec les conséquences de la conclusion d'accords comme l'Accord de libre échange de l'Amérique du Nord (ALÉNA) et des mesures de sécurité depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Cela comprend les «frontières intelligentes» ainsi que l'intégration des forces armées, puis toutes les nouvelles lois antisyndicales et antiouvrières.

Par l'offensive antisociale et la fausse controverse entre l'État central fort et la décentralisation, ceux qui sont au pouvoir sont en train de détruire le tissu social et national. Ils bradent les ressources humaines et naturelles de la nation et ils se servent de l'État-nation pour faciliter les choses.

Les travailleurs doivent voir que l'idée de nation n'est pas démodée. C'est précisément en se constituant en la nation (en s'engageant dans l'édification nationale sur la base d'une économie et d'une politique intérieure et extérieure orientée vers la garantie des droits de tous) que la classe ouvrière peut renverser la tendance annexionniste, la destruction du tissu social et les dangers de fascisme et de guerre. C'est seulement de cette façon que la classe ouvrière peut défendre ses propres intérêts aujourd'hui. Dans la conjoncture historique actuelle, les intérêts de la classe ouvrière correspondent aux intérêts de la nation et c'est aux travailleurs de voir à ce que la classe ouvrière joue son rôle indépendant et dirigeant dans la société.

LML: Parlons du programme de Stephen Harper. Son discours du soir des élections était intitulé «Les Canadiens choisissent le changement et l'imputabilité». Quelles sont vos premières impressions de ce qu'il a dit?

Sandra L. Smith: Il a dit entre autres: «Ceux autour du monde qui ont suivi la campagne, notre message demeure le même – les résultats de ce soir signalent un changement de gouvernement, non pas un changement de pays. Nous allons garder le cap sur les budgets équilibrés, l'inflation basse, le remboursement de la dette et la stabilité économique. Nous allons continuer d'aider à défendre nos valeurs et nos idéaux démocratiques à travers le monde, comme cela est si courageusement démontré par ces jeunes soldats canadiens qui servent et qui ont sacrifié leur vie en Afghanistan. Tandis que nous traçons toujours un chemin pour les meilleurs intérêts du Canada, nous chercherons à travailler en coopération avec nos amis et alliés, et de façon constructive avec toutes les nations du monde.»

Ce que nous dit Stephen Harper, c'est que son discours à la population canadienne est un signal aux États-Unis, ceux qu'il appelle «nos amis et nos alliés». Les mentions de valeurs et d'idéaux démocratiques sont des considérations géopolitiques, poursuivant l'agenda néolibéral sur la scène nationale et internationale. La «défense» de ces valeurs et de cet agenda se fait par les moyens militaires et l'agression, comme en Afghanistan, sous la direction des États-Unis ou des blocs militaires et économiques.

Le moyen d'appliquer ces politiques sera de «tracer toujours un chemin pour les meilleurs intérêts du Canada [et de] travailler en coopération avec nos amis et alliés, et de façon constructive avec toutes les nations du monde». Il y a un message dans ce langage mystérieux: il fait une distinction entre les amis et les ennemis et fait référence au positionnement géopolitique de l'État canadien.

Harper réaffirme les demandes de la raison d'État: elles sont celles d'une petite minorité qui s'intéresse à l'expansion du pouvoir exécutif et de la bureaucratie. Puisque son message est «le même» au Canada et à l'étranger, on peut conclure que pour lui «les meilleurs intérêts du Canada» ne sont pas les différents intérêts des Canadiens pris individuellement ni de leurs collectifs, ni les intérêts généraux de la société. De même, les nombreux intérêts conflictuels dans le monde ne peuvent être assimilés aux intérêts étroits, fractionnels, d'une minorité de Canadiens et à la division arbitraire du monde entre «nos amis et alliés» (ceux qui coopèrent, ceux qui accepteront les intentions «constructives»). C'est dans l'affirmation que «le message est le même» que se révèlent les mystères d'État.

Avec l'élection d'un gouvernement minoritaire, comment peut-on vraiment assimiler les points de vue de l'électorat, ses différents intérêts conflictuels, ses passions, son désir de changement, d'une société renouvelée qui pourvoit aux besoins de ses membres et garantit leurs droits, pour la paix et la justice – comment tout cela peut-il être assimilé aux réclamations d'une tout petite faction partisane? Comment établira-t-on le plan d'action sur les questions de guerre et de paix, de la sécurité de revenu, de la souveraineté et de l'annexion, de la crise environnementale, etc.? Qui décidera et que décideront-ils sur ces questions importantes? Par quels mécanismes et quels arrangements? Comment est-ce possible qu'une petite faction dans un gouvernement minoritaire, ou une combinaison de petites factions, puisse décider de regarder le monde à partir de ses intérêts étroits, quand il s'agit d'intervenir dans les affaires du monde (et les affaires nationales aussi) sur la base de positions de principe, non pas sur la base d'amis et d'ennemis?

On peut conclure que Stephen Harper poursuivra ces intérêts en se prévalant de la prérogative royale, et c'est là que tout s'éclaircit. Mais ce n'est pas tout le monde qui partage ces valeurs et cette conscience, et tout tient dans la façon dont la prérogative royale sera utilisée contre les intérêts des peuples du pays et de l'étranger.

LML: Qu'est-ce que le «changement» et l'«imputabilité» dans le programme de Harper?

Sandra L. Smith: Nous verrons ce que Stephen Harper entend par imputabilité. Il a déjà dit que le premier geste de son gouvernement serait d'adopter la Loi sur l'imputabilité fédérale. De ce que nous avons vu jusqu'à présent des gestes et paroles de Harper, c'est évident qu'il n'entend pas instituer la responsabilité sociale du gouvernement. Sa notion d'imputabilité est la même que pour Paul Martin. Il va sans doute faire adopter de nouvelles règles et procédures de surveillance, mais rien de cela ne va s'attaquer à l'origine de la corruption et du conflit d'intérêt, ou même identifier correctement ce qu'est la corruption et le conflit d'intérêt. Paul Martin, prétendant faire suite à une promesse semblable, avait embauché quelque 600 comptables dans les différents ministères et cela n'a fait qu'accroître le harcèlement des simples Canadiens et des simples fonctionnaires. Comment les décisions sont prises, pour quoi et par qui, quelles sont les procédures qui correspondent aux exigences modernes d'un processus politique qui dit se fonder sur la souveraineté du peuple, il ne va pas entrer là-dedans.

De même, sa notion de changement, que l'establishment et les médias utilisent en ce moment pour désinformer le public, doit être examinée de près. L'idée qu'on se fait du changement est une question idéologique.

Dans son discours le soir des élections, Harper a dit: «Malgré les divisions et la discorde d'une élection, la capacité de changer et renouveler le leadership de notre nation dans la paix, demeure une des grandes forces de notre pays.»

C'est quoi «le changement dans la paix»? Par exemple, comment cela se compare-t-il au «changement dans la paix» que la classe dominante considère comme acceptable à l'étranger? Il n'y a rien de pacifique dans les changements qui ont lieu en Irak, en Afghanistan ou en Haïti et il n'y a rien de pacifique dans ce qu'ils préparent pour l'Iran, la Palestine, Cuba, le Venezuela et d'autres pays si les gouvernements et les peuples de ces pays refusent de se soumettre à leur définition de la démocratie et à la raison d'État qui correspond aux intérêts des impérialistes anglo-américains.

LML: Vous dites que la façon dont les décisions sont prises, par qui et pour quoi demeure caché. Est-ce une référence à l'état d'exception permanent qui est proclamé dans le monde où s'opposent la primauté du droit et l'activité criminelle de toute sorte menée en toute «légalité»?

SLS: Oui, mais ce qu'il faut noter ce sont les arguments intéressés qu'ils donnent pour justifier l'injustifiable.

Les principaux idéologues de la bourgeoisie au Canada (qu'ils soient libéraux, comme les frères Axworthy et Michael Ignatieff, qu'ils soient conservateurs comme l'homme choisi de Stephen Harper, Tom Flanagan, ou qu'ils se prononcent par la voix de l'Institut Fraser ou du Conseil canadien des chefs d'entreprises) reprennent tous les même discours qu'on entend aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Tous leurs arguments partent de prémisses réactionnaires.

L'essence des arguments présentés au Canada, comme la «responsabilité de protéger» et la «sécurité humaine», est une attaque contre le droit des nations à l'autodétermination, tout comme leurs arguments à propos du sacrifice des droits civils au nom de la sécurité. Bien comprendre ce qui se passe aux États-Unis peut nous servir de guide dans cet examen. Entre autres, il y a une notion dangereuse qu'on entende depuis quelque temps à propos d'un nouvel équilibre entre la continuité et le changement.

L'administration américaine prétend, par exemple, que nous vivons des temps exceptionnels, marqués par la guerre perpétuelle, et qu'en vertu de la raison d'État, le président doit exercer les pouvoirs exécutifs pour préserver les libertés américaines, la loi et l'ordre, l'État américain. Plus spécifiquement, il prétend que la Constitution (qui est la continuité du passé) investit le président de ces pouvoirs en vertu de l'Article 2, paragraphe 2: «Le président sera le commandant en chef de l'armée et de la marine des États-Unis, et de la milice des différents États-Unis, lorsque le pays fait appel à leurs services.» Et deuxièmement, ces pouvoirs discrétionnaires extraordinaires ont leur origine dans la proclamation de l'«Autorisation de l'usage de la force» émise par le Congrès suivant les attentats du 11 septembre 2001 qui, prétend-on, sanctionne légalement l'abandon des mesures de «contrepoids» établies par la Constitution en «temps normal».

Selon cet argument, l'équilibre sera rétabli en se ralliant derrière George Bush, qui se voit accorder des pouvoirs dictatoriaux en raison de prétendues «menaces» au pays et à l'étranger. Ainsi, on avance que la torture, l'assassinat, l'espionnage, les enlèvements, les tribunaux secrets, l'emprisonnement secret, le changement de régime, la destruction des peuples, les menaces d'agression et les guerres d'occupation, et même l'utilisation des armes nucléaires – que tout cela est légal, respecte la primauté du droit, et donc nécessaire pour rétablir l'équilibre dans le monde.

Beaucoup de voix s'élèvent contre cela, y compris même au sein de l'establishment, et l'administration Bush est accusée d'agir en violation de la loi, de détruire la démocratie américaine et la constitution, de contrôler et de se livrer à des pratiques d'intimidation par l'arbitraire et la violence. Al Gore citait récemment le doyen de l'École de droit de Yale concernant «des pouvoirs jusqu'à présent non reconnus»: «Si le président a le pouvoir de commandant en chef de se livrer à la torture, il a le pouvoir de commettre le génocide, de sanctionner l'esclave, de promouvoir l'apartheid, d'autoriser l'exécution sommaire.» Bush, grâce à la concentration sans précédent des pouvoirs entre les mains de l'exécutif, assume les prérogatives d'un monarque absolu, et de là il déclare que tous les abus de pouvoir ont droit à l'impunité.

Les points de vue critiques, qui s'attaquent à ces pouvoirs assumés arbitrairement, à l'absence d'imputabilité, au secret, etc., donnent dans l'ensemble une description parfaite de la prérogative royale. C'est comme le droit absolutiste du roi d'Angleterre, Jacques Premier, qui proclamait en 1616: «Si un sujet échappe à ma prérogative ou au mystère d'État, ne tranchez pas avant d'avoir consulté le roi ou son conseil, ou les deux, car ce sont des sujets transcendants.»

Et les arguments de Locke et Montesquieu sur la prérogative trouvent sans doute échos dans les points de vue des critiques de la doctrine Bush sur la surveillance et les croisades contre de prétendus «ennemis intérieurs et extérieurs»: Locke liait la prérogative à ce qu'il appelait les pouvoirs fédératifs en opposition «aux desseins des princes étrangers» et à l'insurrection au pays, affirmant que ceux qui participent à la rébellion sont dans la même position que ceux qui obéissent à des puissances étrangères. On donne souvent des exemples tirés de l'histoire américaine pour faire un parallèle avec les menées de George Bush, comme par exemple les lois sur la sédition étrangère de 1798, les lois contre la sédition et l'activité subversive durant la Première Guerre mondiale et la «menace rouge» de 1919, l'incarcération de Nipo-Américains dans des camps de concentration, le mccarthisme, Cointelpro, etc. On cite souvent des exemples des pouvoirs dictatoriaux des bâtisseurs d'empires, des militaristes et des fascistes du passé pour les comparer aux menées de l'administration Bush.

De cette façon, on crée une certaine impression que l'histoire tourne en rond, passant d'extrêmes en extrêmes, et ensuite, comme le prétend Al Gore, «le pays rétablit son équilibre et absorbe les leçons apprises dans le cycle récurrent d'excès et de regrets». En même temps, Gore et tous les autres critiques comme lui sont d'accord avec Bush pour dire que les États-Unis sont «menacés» et que le Président doit par conséquent avoir des pouvoirs discrétionnaires étendus, y compris l'usage des tribunaux secrets, qui n'ont jamais de base légale précise, mais qui sont censés être utilisés en respectant «la primauté du droit» et les «poids et contre-poids» prévus dans la constitution. Certains des principaux critiques ne font que demander à Bush de demander au Congrès de lui accorder les pouvoirs nécessaires pour qu'il puisse faire tout cela «en toute légalité». Mais Al Gore craint quand même «que cette fois-ci, on a raison de s'inquiéter que les conditions changent et que le cycle ne se répète plus». La vénérable «séparation des pouvoirs», les procédures gouvernementales sanctionnées par la constitution, doivent être mises en équilibre avec les conditions changeantes.

Les vieux arrangements, les procédures et processus du statu quo sont jetés par la fenêtre, tandis que tous les principes et toutes les réalisations subissent un assaut radical. Les notions d'équilibre par les cycles récurrents de l'histoire et par l'équilibre entre la continuité et le changement se ressemblent et en tant que telles sont porteuses d'illusions dangereuses: elles masquent le déséquilibre qui est en train de détruire le tissu social existant tout en niant les intérêts des peuples de tous les pays et leur besoin d'établir un nouvel équilibre en leur faveur. Cela ne sera pas accompli, et ne peut être accompli, par les factions rivales au sein de la classe dominante parce que leurs intérêts sont du côté de la réaction. Seul la classe ouvrière et le peuple, dont les intérêts sont du côté du progrès, peuvent le faire.

À cet égard, les vieilles notions d'équilibre et de poids et contrepoids servent à masquer les tendances historiques qui se déroulent sous nous yeux et la nécessité de changement. Elles masquent le besoin d'activer les forces sociales et politiques capables de réaliser le changement. En mêlant continuité et changement, ce qui est absolu et ce qui est transitoire, elles servent la raison d'État des usurpateurs.

La raison d'État des détenteurs de la prérogative royale est en réalité la base de la déraison de l'État, de l'irrationalisme. L'irrationalisme entretient des notions archaïques et des sentiments de persévérance, de répétition compulsive de réponses à des situations auxquelles elles ne correspondent plus. À titre d'exemples: le traitement du Québec, des peuples des Premières Nations et de la jeunesse comme des problèmes de loi et ordre, des droits des minorités, le traitement des peuples d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine et des Caraïbes comme «fardeau de l'homme blanc».

Cet climat d'irrationalisme s'oppose à l'analyse et à l'élaboration des définitions modernes pouvant indiquer la voie vers le rétablissement de l'équilibre par la reconnaissance du fait que toutes les personnes naissent en société et que par conséquent elles sont en droit de faire des réclamations à la société et ont droit à la garantie gouvernementale des conditions permettant la réalisation de ces réclamations. Sans définitions modernes, les vieilles notions continueront de dominer pendant qu'on attise les passions et qu'on empêche toute harmonisation des différents intérêts.

En opposition à cet état de déséquilibre, il faut reconnaître que l'équilibre est inséparable du mouvement. Le mouvement est inséparable de la matière. Toute chose et tout phénomène est matière en mouvement. Sans reconnaître la base du changement, du développement et du mouvement et sans ouvrir la voie au progrès de la société sur cette base, la crise va s'exacerber, avec toutes les conséquences tragiques que cela entraîne pour les peuples au pays et à l'étranger.

C'est le cadre du programme que fixe le PMLC pour ouvrir la voie au progrès de la société.

* Le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) est inscrit auprès d'Élection Canada sous le nom de Parti marxiste- léniniste du Canada.

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